8
Au moment où Silver passa la porte du restaurant, toute notion du temps échappa à Thaïs : les heures passèrent et elle n'en fut que figée, toujours debout dans le café, les bras ballants, le cœur tambourinant. Ce n'est qu'un verre poussé vers elle, gracieuseté de la serveuse qui lui adressa un regard contrit, qui la fit émerger de sa torpeur. Ses yeux clignèrent : Thaïs analysa la scène, s'empara de la coupe, en avala une rasade. Le goût de ce qui lui parut être du whisky lui irrita la gorge, descendit le long de son œsophage dans une sensation de brûlure qui la démangea encore lorsque le liquide disparût.
Elle toussa, reposa le verre sur le comptoir; Thaïs s'en alla sans demander son reste. Dans la rue, confrontée au froid mordant qui venait avec l'arrivée prochaine de la nuit, elle se laissa guider par ses pas chancelants.
Une larme lui échappa. En vint ensuite une autre et encore une avant qu'elle ne s'en lasse et les chasse d'un revers de main.
Elle renifla prestement. Son cœur semblait s'ouvrir, se déchirer en lambeaux vifs. Le monde lui paraissait plus sombre, plus vide, elle se sentait transpercer par une douleur qu'elle aurait voulu crier. Mais elle eut beau ouvrir la bouche, ses gémissements se refoulaient dans sa gorge, sous les larmes brûlantes qui perlaient ses yeux. Alors c'est ça, songea-t-elle, la sensation qu'on éprouve lorsqu'on perd son lié.
Elle se rappelait la promesse qu'ils s'étaient faits lorsqu'ils avaient lié leurs vies dans un lien qui s'accordait avec la vision humaine d'un âme-sœur. Elle se remémorait les cinq dernières années, embaumées de la joie d'être ensemble: elle les voyait partir en fumée.
Et puis elle s'enfonça dans une ruelle. Ses jambes la lâchèrent, la laissant s'écrouler sans rien faire pour empêcher sa chute. Ses genoux rencontrèrent le bitume, s'écorchèrent avant de se régénérer. Thaïs ne bougea pas : elle resta assise, même lorsque les nuages embuèrent le ciel et qu'il commença à pleuvoir, les gouttes d'eau salée se mélangeant à ses propres pleurs, asséchant son corps de larmes humides.
Eleonore ne vit que trop tard arriver Cian. Enfoncé dans un manteau bleu marine, il se dirigeait droit vers elle, ses cheveux blonds se mouvant doucement au gré de ses pas. Elle ne put que le contempler s'avancer dans sa direction, un sourire satisfait aux lèvres, comme s'il avait déjà conscience de la suite des événements - ce qui, à priori, n'était peut-être pas si faux que ça.
Cian était Cian. Un vampire facilement achetable, qui savait mener à bien une mission si on lui versait une somme qui lui plaisait, quelqu'un au pouvoir qui pouvait te faire tomber dans les ficelles de ses mensonges. Quelqu'un que tu te devais de croire - même lorsque tu savais que c'était éperdument faux. C'était un manipulateur né. Et sa réputation le suivait à sa trace.
- Qu'est-ce que tu veux ?
La voix d'Eleonore claqua dans l'air. Froide, elle ne sembla pourtant pas dégrisé Cian qui lui adressa un grand sourire.
- Qu'est-ce qui te dit que je viens te voir ?
Les sourcils de la vampire se froncèrent, l'enfonçant dans un doute dont se délecta le manipulateur. Presque aussitôt, les commissures de ses lèvres s'élargirent dans une tirade moqueuses. Elle sera facile à manipuler, se surprit-il à penser. Très facile.
- Mais oui, tu as raison ; je suis effectivement venu ici pour répondre à l'envie de te voir.
- Dommage, parce que moi, je ne partage pas ton envie de me voir.
Et Eleonore s'en alla prestement, laissant un Cian souriant en plan. Du gâteau, se répéta-t-il, secouant la tête de plaisir. Ça va être du gâteau.
Mais il n'avait pas aucune idée à quel point il se trompait.
Nicolas essaya d'imaginer les scénarios possibles. Il tenta de comprendre ce que Draven lui voulait - aucune explication logique ne frôlait cependant son esprit. Quand le vampire l'avait emmené dans une ruelle, il avait qu'il courrait une seconde fois à sa perte. Il s'était dit que, finalement, mourrir maintenant alors que ses problèmes étaient plus petits que ceux qu'il aurait à l'avenir n'était pas si mal.
Sauf que Draven ne sembla pas avoir prévu pour lui une mort prochaine. Au lieu de ce à quoi s'attendait Nick, il l'amena avec lui dans le loft qu'il habitait lorsqu'il était de passage sur Mainworld. Il lui fit accéder à son étage; à la demeure qu'il occupait. Il se montra particulièrement patient avec lui, s'assurant que tout aille bien, lui proposant boisson et nourriture.
Dans une réaction légitime, Nicolas était sur la défensive. Méfiant, il s'appliquait à prendre plus de précautions que lors de ses rencontres précédentes avec l'espèce. Pourtant, ses efforts furent bien vains : Draven avait la capacité complexe de lire dans ses pensées comme il le désirait. Et alors que Nicolas lui-même avait absorbé l'habileté du vampire, il tentait sans un immense succès de déchiffrer les songes de son hôte - qui étaient bien mieux gardés que les siens, presque indéchiffrables sous les années de pratique.
C'est ainsi qu'il s'était retrouvé dans un lieu qui lui était inconnu, assis seul alors que le vampire s'était absenté le temps d'un instant, à se demander ce qu'il adviendra de lui.
Les pas effrénés de Draven se répercutaient en des bruits claquants, alors qu'il se hâtait d'arriver à la frontière de leur monde. Une grande affiche, simple, dénuée d'importance aux yeux humains, qui servait de portail : dans laquelle il fonça avant de se retrouver en plein centre de Fireworld. Plus enjolivée comme ville que Hell City, il y grouillait des vampires qui s'ameutaient un peu partout. Draven essaya de se frayer un chemin à travers la masse de corps qui déferlait dans les rues. Il remonta l'allée principale, tourna à gauche, puis à droite: et il se tint droit devant le palace où le chef de Fireworld, plus communément nommé Tiger, logeait et profitait de la vie luxueuse qui lui était offerte.
Draven ouvrit les portes d'un coup; il pénétra dans la demeure, quémanda de voir le chef. Sous quelques protestations du personnel, il obtempéra et alla chercher la source de sa requête. Un serveur, dont le nom claqua dans son esprit comme étant Joan, le pria de le suivre et le conduisit jusqu'aux appartements personnels de Tiger. Ce dernier avait pris place sur un fauteuil : il invita l'autre vampire à en faire de même.
- Alors, Draven, fit-il rouler son prénom sur sa langue, qu'est-ce qui t'apporte ici ?
Draven se servit d'un instant pour formuler ses mots dans l'ordre qu'il voulait les présenter. Il inspira, le poids de sa révélation prochaine comme une épée de Damocles au-dessus de sa tête.
- J'ai rencontré quelqu'un de fort intéressant aujourd'hui. Un jeune homme - un humain -, qui s'était échappé de l'emprise de Silver et de sa compagne Thaïs - j'ai cru comprendre que vous investiguiez sur eux. Mais là n'est pas la question : le quelqu'un que j'ai croisé, il répond au nom de Maëlan.
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