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10 - Qui veut la paix prépare la guerre

– Comment ça, nous ne faisons rien ?

Le Roi Bräm s'était redressé de toute sa hauteur — ce qui, en présence de Meridiems, de nature très grands, ne changeait pas grand-chose.

– Nous allons juste les laisser nous porter le coup de grâce ? renchérit la Reine Kori, le regard teinté d'indignation, mêlée à de la peur.

– Je vous pensai plus combattif, renifla son mari.

L'atmosphère se glaça d'un coup, alors qu'Aarin releva ses yeux vers lui. Il considéra le souverain avec l'air du professeur observant son élève. Pour la première fois, je reconnus l'arrogance meridiem dans le regard du Général. Un frisson remonta le long de ma colonne ; j'étais habituée à ses yeux pleins de douceur, de sagesse, de compassion.

Je retins ma respiration ; à tout moment, l'étincelle pouvait tout faire exploser — je doutais que les grands monarques de Tamilaris ne tolèrent se faire toiser ainsi.

Armos, à l'instar des Faucons, restait silencieux. Il fermait les yeux, visiblement las. Leven avait relevé un sourcil, et Torryn passa une main sur son front. J'avouais ne pas comprendre leur réaction ; c'était vrai, pourquoi ne nous battions pas ?

– Vous comptez m'apprendre mon métier, ou puis-je continuer ? articula Aarin, cinglant.

Silence. Leven esquissa un léger rictus, comme s'il savait d'avance ce qu'allait dire son confrère — ou qu'il appréciait le spectacle qu'était le Roi Torel se faisant rabrouer.

– La première règle en Guerre, la première leçon apprise, est de reconnaître quand il est nécessaire de combattre, et quand il est urgent de ne pas le faire.

Il marqua une pause, immobile, attentif aux réactions de ses interlocuteurs.

– Le contexte exige la deuxième situation. Nous ne disposons que de deux trois heures, peut-être cinq, ce qui représente un laps de temps beaucoup trop court pour organiser une quelconque riposte. Je vous rappelle que notre premier objectif est de mener cette guerre à terme, en minimisant au maximum les pertes et les coûts. Or, tenter quoique ce soit maintenant serait non seulement d'une stupidité immense, mais aussi, et pire encore, du suicide.

– C'est vrai, l'appuya Lenora. Estimons-nous déjà heureux d'avoir pu repérer le troupeau avant qu'il ne débarque à notre porte.

– Nous allons donc nous confiner, en conclut Torryn, les doigts autour du menton, en pleine réflexion.

Le Général acquiesça.

– Grâce à la reine Kalyra, nous avons déjà un bouclier stable qui protège Roseris. Il ne sera toutefois peut-être pas suffisant pour essuyer une deuxième offensive, et nous aurons donc besoin d'hommes et de femmes disposant de pouvoirs magiques à même de le renforcer.

– Et que faites-vous des autres villes sur le territoire ? avança un conseiller elfe. Danamore se résume à bien plus que sa capitale.

– Nous pourrions ériger d'autres Aegis, sur le reste du territoire, dis-je.

– Sur toutes les villes ? Folie ! railla le Roi Torel. Ce sort est beaucoup trop magivore, il pourrait tuer ses exécutants. Par ailleurs, cela demanderait beaucoup trop de temps. À moins que vous ne vouliez vous en charger ?

Il rit, ses conseillers avec lui.

– Je vous rappelle que vous êtes légèrement indisposée de ce côté-là, votre Majesté.

Je vis rouge. Saphir grogna, montrant les crocs. Les chuchotements n'eurent même pas le temps de se faire entendre que je ripostai, d'un ton glacial :

– Et vous, seriez-vous seulement capable de vous en charger seul ?

Silence.

– Adressez-vous à moi avec le respect et la décence que vous me devez, ou sortez de cette salle.

Mes ailes s'ouvrirent derrière moi, comme pour, par leur blancheur, lui rappeler mon titre.

Le Roi retomba contre le dossier de son siège, le regard mauvais. Je détestai avoir à me servir de ma condition, mais plus un mot ne sortit de sa bouche, et je me félicitai d'avoir réussi à le faire taire. Il était temps. Je rêvai de le remettre à sa place depuis bien trop longtemps.

Torryn m'adressa un clin d'œil, fière, tandis que Lenora et Aarin retenaient un sourire. Leven m'observait, une lueur indescriptible dans son regard. Je ne relevai pas. J'inspirai pour retrouver mon calme, et repris l'idée que j'avais commencé à développer :

– Bien sûr que protéger toutes les villes serait insensé. Mais nous pouvons nous concentrer sur les plus importantes, et reproduire ce que nous avons fait à plus grande échelle sur tout Amoris : faire des cités les mieux protégées des refuges. Certes, les autres risquent de ne pas réchapper à l'attaque, mais c'est un compromis inévitable si nous voulons sauver le plus de vies et d'argent possible.

— J'approuve l'idée, réagit ma cousine.

Je lui adressai un hochement de tête reconnaissant.

Le Général se tourna vers les gardes elfes, Meridiems, nains et Tamilariens présents.

— Qu'est-ce que vous attendez ? Il vous faut plus qu'un ordre royal ? Le temps presse. Réquisitionnez toutes les personnes les plus aptes à l'édification de boucliers, et sonnez l'alerte. Que tout le monde se rassemble en Para'bell, Aethra, O'ccidens, et Cæles.

Cette simple phrase les fit hocher la tête, puis détaler comme des lapins. L'ambiance prit tout de suite un caractère urgent.

Je ne pus m'empêcher de me faire la réflexion que, demain, ces villes seraient peut-être les dernières debout sur tout le territoire. On les appellerait les Survivantes.

— Espérons que le siège ne sera pas long, soupira Lenora.

— Ne pourrions-nous vraiment pas essayer de riposter ? Abrités derrière les Aegis ?

Je regrettai immédiatement ma question.

— Vos Aegis s... étaient peut-être capables de cet exploit, mais les nôtres ne laissent rien rentrer, ni sortir, répondit Vaeri. Elles sont complètement opaques.

— Même en créant des brèches ? Des ouvertures ?

Je me souvenais en avoir créé une, lors de mon départ pour le temple æquorial. Pourquoi ne pas recommencer ?

— C'est trop risqué, s'excusa Aarin. Elles fragiliseraient la structure tout entière et, si celle-ci est soumise à une trop grande pression externe, elle peut exploser.

— À l'instar d'une bulle de savon que l'on aurait trouée, commenta Torryn.

Le Général opina.

— Mais, on ne peut pas juste attendre que cela se passe, protesta le Roi nain. Qui sait combien de temps nous pourrions rester prisonniers de ces boucliers. Nous finirons forcément par avoir besoin de sortir, ne serait-ce que pour être au courant des derniers mouvements de l'ennemi.

La tablée entière approuva, et les murmures grossirent pour venir troubler le calme.

— En effet.

Armos s'était extrait de l'ombre, sa voix grave venant frotter contre les murs et étouffer le moindre bruit.

— Les Aegis nous permettront de gagner du temps, et d'organiser l'offensive qui mettra fin à toute cette braderie.

Braderie. Le Chef des Invictus considérait cette guerre comme une simple braderie... Je ne savais pas si je devais en rire ou en pleurer.

Mettre fin? En une seule bataille ? osa intervenir Torel.

— Vous comptiez le faire en combien de fois ? s'étonna faussement Armos, sans chercher à dissimuler sur son visage le fait qu'il trouverait cette idée totalement absurde. Pourquoi faire trainer en longueur quelque chose qui pourrait être achevé en une fois ?

Le chef s'était avancé, pour que Leven n'ait qu'à tendre le bras pour le toucher. Et le jeune homme avait l'air de s'en être rendu compte, car il s'était pétrifié.

Armos fit balayer son regard sur l'Assemblée, et ajouta, d'une voix plus posée, plus résignée :

— Bien sûr, la réussite de cette bataille dépendra de la stratégie que nous déciderons d'adopter, et de votre capacité à l'appliquer.

Cette dernière remarque aurait pu sembler méprisante au possible, si elle ne venait pas d'être prononcée par l'un... ou le, plus grand guerrier d'Amoris. Il n'y avait pas plus connaisseur que cet homme-là. Même les Faucons, Vaeri et Aarin, qui représentaient pourtant la crème de l'armée meridiem, ne relevèrent pas. De toute manière, ce n'était pas eux que le chef des Invictus avait regardés en prononçant ces paroles ; s'il y avait bien des soldats pouvant rivaliser avec les Invictus, c'était eux.

— Et quelle sera cette stratégie ? demanda Torryn, apposant ses deux mains contre le bois de la table.

Un silence s'installa dans la grande salle. Un fait paradoxal quand on avait conscience que le temps manquait cruellement, que des centaines de vies mourraient en ce moment sur tout Amoris, et qu'une tempête noire ne tarderait pas à gagner Danamore.

Mon cerveau tournait à plein régime, comme tous ceux assis à ce conseil. La différence était qu'eux, ils étaient connaisseurs de l'Art qu'était la guerre. Moi, pas du tout — et je me sentis vite inutile. Je serrai les poings.

— Commençons par les bases, soupira Aarin, dont le regard laissait entendre qu'il tentait de mettre en ordre ses idées. Les trois plus grandes techniques guerrières sont la rapidité d'exécution, la duperie et l'exploitation des points faibles ennemis.

— Oui, mais ce dernier point implique de connaître l'ennemi, souligna Lenora. Et Archaos est une énigme à lui tout seul.

Quelques têtes se tournèrent vers Leven. Lui qui n'avait pas osé dire quoique ce soit depuis la fin de son interrogatoire, se contenta de répondre :

— J'aiderai comme je pourrai.

Le général acquiesça.

— La tromperie sera en effet notre plus grande force, annonça Torryn. Si nous ne pouvons être plus forts, nous devons être plus malins. Un ennemi qui pense est bien plus dangereux qu'un ennemi qui frappe.

— Qu'est-ce que vous entendez par tromper ? intervins-je. Se faire passer pour faibles ? Incapables de combattre ?

— C'est ça, répondit Vaeri, qui se réappropriait son ton de mentor.

— Il faut créer des illusions, m'expliqua Aarin. Paraître inattentifs et ignorants quand nous avons en réalité tout planifié ; sembler loin quand nous sommes tout près ; immobiles quand, pourtant, nous rampons toujours plus vite.

— Dissimuler le déplacement de ses pions derrière un jeu d'erreurs, ajouta Armos.

Son regard d'acier était vissé sur son poignard, qu'il tournait lentement entre ses doigts, faisant se refléter la lame à la lumière.

— Et comment faisons-nous ça ? demanda Bräm.

— En dissimulant l'armée, en la faisant grossir en silence... commenta Vaeri, avec un haussement d'épaules. Et mettant tout sous clé. En chuchotant. En répandant de fausses rumeurs. Le mensonge a toujours été plus simple à semer que la vérité.

— L'objectif est de créer un effet de surprise, pour en faire une arme au moment de l'attaque, développa le général. Un comportement erroné jettera Archaos hors de son jeu d'analyse... Pendant qu'il sera occupé à essayer de comprendre nos faits et gestes, nous serons déjà en train de frapper.

Nous opinâmes, pensifs. J'étais impressionnée ; c'était la première fois que j'avais l'occasion d'assister à un véritable conseil de guerre, et j'avouais trouver cela passionnant. Définitivement, mon peuple avait fait de la guerre son mantra, puisqu'il semblait maîtriser le sujet à la perfection. Et je n'avais jamais réalisé à quel point, avant aujourd'hui. Elyon n'avait pas menti en me disant qu'ils baignaient dedans depuis tous petits.

— Je suis assez étonnée, reconnut Torryn, avec un léger sourire.

Elle avait laissé tomber son masque de Reine pour enfiler celui de la fine Stratège, qui avait remporté bataille sur bataille durant la Première Guerre.

— D'habitude, vous Meridiems adoptez une stratégie de persuasion. Vous étalez votre savoir-faire et vos forces pour décourager l'ennemi. Vous le dissuader d'attaquer, de vous défier, sans quoi il s'abattrait sur lui une pluie de sévères représailles...

Les yeux d'Aarin et des Faucons brillèrent, alors que le général répondit :

— Qu'en sais-tu, chère Torryn ? Peut-être nous avons vous déjà trompé...

Il lui adressa un rictus, à la fois carnassier et plein de malice. L'elfe fronça les sourcils, croisant les bras, retenant un soupir mi-amusé, mi-exaspéré devant tant d'effronterie.

Ce court moment de légèreté ne s'éternisa toutefois pas, car le Général ajouta, plus sérieux :

— Attention, l'effet de surprise ne pourra réellement fonctionner que si l'ennemi n'est pas prêt. Il faudra donc espionner l'adversaire, et guetter le moment le plus opportun. Faucons, vous vous chargerez de cette tâche.

Le groupe acquiesça, pas une seconde effrayé par la dangereuse et importante mission qui les attendait.

— Nous sommes avantagés de ce côté-ci, fit remarquer Lenora. Notre armée est entraînée, disciplinée, logée, nourrie. Les soldats d'Archaos sont majoritairement de simples paysans révoltés et en colère. De la chair à canon, en somme. Ils n'ont aucune technique, aucun savoir-faire.

— C'est vrai, mais il faut se méfier de leur esprit de révolte et de leur fureur, avertit Torryn. L'Histoire a déjà prouvé que la détermination qui en découlait pouvait faire basculer les choses en un rien de temps. L'état d'esprit d'une armée est une arme en elle-même.

— Oui. Et c'est valable de notre côté aussi, fit remarquer Aarin. Nous devrons nous essayer à maintenir le moral à flot au sein de nos troupes, à leur donner de l'espoir.

Son regard plongea dans celui du Roi Torel et de la Reine Kori, qui lâchèrent un soupir méprisant.

— Attention tout de même, alerta Armos. Trop de confiance est dangereux. L'arrogance est une descente rapide vers la défaite... Archaos l'a expérimenté, et c'est d'ailleurs ce qui l'a mené à sa perte la première fois.

Il faisait allusion à la Nouvelle Aurore, résultat de sa sous-estimation à mon égard, et à l'égard de ma mère. Les yeux gris du chef Invictus se plantèrent dans les miens, et pour la première fois, je n'y vis plus seulement de la froideur. Et cela me soulagea plus que je ne l'aurais pensé — pour une raison que je ne comprenais pas, la vision que cet inconnu avait de moi importait.

— Ce ne sera pas simple pour nos chers hôtes, plaisanta Torryn, mais nous ferons attention.

Je vis Lenora réprimer un sourire, et cela fut mon cas aussi. Il n'y avait que la reine elfe pour badiner de la sorte devant le chef des Invictus et le Général de l'armée meridiem, sans paraître le moins du monde effrayée. Décidément, j'adorais cette femme.

Le Roi Torel grommela, en remuant les mains dans un air agacé.

— Trêves de plaisanteries. Concentrons-nous sur les questions pratiques de cette bataille finale — parce que la théorie c'est bien beau, mais si nous ne sommes pas capables de l'appliquer sur place, tous ces beaux conseils interminables n'auront pas servi à grand-chose. Donc : quand, où, à combien ?

Une question aussi précise prit tout le monde de court. Je détestai avoir à le reconnaître, mais le souverain de Tamilaris avait raison. Les visages se parurent d'un voile de réflexion, avant que Lenora ne lâchât :

— Pourquoi pas entre les Escarpées ?

— Tu veux dire sur le campement même d'Archaos ? ricana Torel, comme si c'était l'idée la plus stupide qu'il ait jamais entendue.

Ma cousine ne fit pas attention à sa remarque, s'adressant à Aarin comme s'il était la seule personne présente dans cette salle.

— Réfléchissons : ce serait le plus bel effet de surprise. Il ne s'attendra pas à tant de folie, à tant d'audace...

— ... Et nous pourrions facilement prendre l'avantage, car nous connaîtrons le terrain à merveille, compléta l'intéressé, une lueur nouvelle allumant ses prunelles.

Il releva la tête vers le Roi nain.

— Vous connaissez cet endroit comme votre poche, Votre Altesse. Vous serez en mesure de nous faire part des avantages et désavantages du terrain, du temps de trajet et de comment s'y rendre... Oui, ça peut tout à fait le faire.

— Nous ne pourrons pas opérer tout de suite, nous ne sommes pas prêts, rappela Vaeri. Mais, Général Iandar, si je puis me permettre... Il ne nous reste plus beaucoup de temps. Les Ombres...

Aarin jeta un œil à l'immense horloge au-dessus de la porte, et secoua la tête.

— C'est vrai. Nous nous attarderons sur les détails plus tard... En attendant, pas un mot de cette entrevue à quiconque, ou nous pouvons dire adieu à notre effet de surprise.

Il se redressa, et remua ses épaules pour dégourdir ses ailes.

— Bien. Maintenant, allons accueillir nos invités comme il se doit.

Cette dernière phrase sonna la fin du conseil, comme un gong. Tout le monde se releva précipitamment ; les souverains se pressèrent dans leurs appartements pour aller s'abriter, les Faucons déployèrent leurs ailes pour aller rejoindre le front, et le Général leur emboîta le pas pour aller donner ses ordres. En partant, il s'arrêta une seconde, plongeant ses yeux noisette sur ma cousine, puis sur moi.

— Soyez prudentes.

Son regard dévia sur Leven, toujours assis sur sa chaise, silencieux.

— Je vous laisse choisir ce que vous voulez faire de lui. C'est entre vous.

Puis, en un battement d'ailes, il disparut derrière l'embrasure de la porte. J'eus à peine le temps de capter le regard inquisiteur de Vaeri, qui l'attendait, tout droit sur moi. De toute évidence, elle me recommandait de ne rien faire qui puisse me mettre en danger. Ma formation n'était pas achevée, selon elle. Moi, j'avais déjà l'impression d'en avoir appris beaucoup... et ce paradoxe commençait sérieusement à me chauffer les nerfs.

La voix de Lenora s'adressant à Leven, claquement de fouet dans une salle immense et silencieuse, me fit presque sursauter :

— Va au camp militaire, dans un village — n'importe où —, mais dégage de ce palais. Je ne veux pas te voir.

Le ton employé par ma cousine fit se redresser Saphir, qui planta ses deux grands yeux noirs dans les miens, suppliants. Le jeune homme ne se laissa pas démonter, et se releva. D'une voix calme, il dit :

— J'espérai pouvoir vous parler.

— Pour nous dire quoi, hein ? le coupa Lenora, dans un ricanement fou, les yeux meurtriers. Que tu t'en veux ? Que tu veux t'excuser, et que tu regrettes ?

Leven ne répliqua pas ; il affronta son regard, une, deux secondes. Puis baissa la tête. Je pus voir cette ombre de détresse sur son visage, la même qu'une heure plus tôt. Saphir fit un pas, hésitante ; je sentis à travers elle la torture qu'était pour Xerys de ne pas pouvoir se montrer, et lui parler.

— C'est trop tard ! S'écria ma cousine. Trop tard. Maintenant, Elyon est prisonnier on ne sait où, torturé, peut-être même mort ! Elyon, qui était ton meilleur ami il y a encore deux ans, je te rappelle ! Vous étiez comme deux frères.

Et quand elle s'approcha de lui, menaçante, un air de défi enflammant son regard, je sus presque mot pour mot ce qu'elle allait dire.

— Et Xerys. Oh, Xerys.

Elle ricana, et pourtant, je pus lire tout le chagrin dans sa voix. Elle se retenait de craquer.

— Je ne sais pas si tu te souviens de cette fille, ironisa-t-elle. Tu sais ? Honnête, généreuse, courageuse ? Celle qui t'aimait, celle à qui tu as menti ?

C'était la première fois que j'entendais Lenora parler de Xerys ainsi. Et mon cœur se brisa une seconde fois. Les épaules de Leven se voutèrent, et je le vis serrer ses poings si fort que leurs jointures en blanchirent. C'est là que, du corps de son Amili, émergea Xerys. Son enveloppe était floue, lumineuse, à peine tracée ; j'étais la seule à pouvoir la voir. Les épaules voutées, le regard ruisselant, elle observa mes deux amis.

— Elle est morte et elle a souffert par ta faute, poursuivit Lenora. Elle ne méritait pas ça. Et tu ne la méritais pas.

Des larmes de lumières inondèrent les joues de ma Xemehys. J'intervins :

— Len ».

La jolie brune tourna sa tête vers moi. Elle ouvrit la bouche, la trahison teintant sa voix quand elle s'offusqua :

— Quoi, tu veux le défendre, maintenant ? C'est le monde à l'envers...

Ma main attrapa son poignet.

— Arrête. Tu sais ce que je pense de lui, et de ce qui s'est passé. Je crois juste que ressasser tout ça, aujourd'hui, et encore plus maintenant, ne sert à rien. Comme tu l'as dit, c'est trop tard.

Je m'approchai de notre ancien ami, et de là où elle se trouvait, je sentis Xerys me suivre du regard. Je m'appliquai à le toiser avec tout le calme dont j'étais capable.

— Quant à toi, Lenora a raison, ne reste pas ici. Je ne mentais pas quand je t'ai averti toute à l'heure : tu n'as plus notre protection ni notre soutien. Notre relation s'arrêtera maintenant aux frontières professionnelles. Est-ce clair ?

Il resta immobile, un moment, avant de hocher la tête, toujours sans oser me regarder.

Notre discussion s'arrêta là. Lenora lui jeta un dernier regard noir, avant de furieusement sortir de la salle. Quant à moi, j'étais déchirée entre ma propre rancœur et la douleur de ma meilleure amie.

Celle-ci était plantée devant son ancien amant, le détaillant de ses yeux azur larmoyants. Ses yeux à lui demeuraient inconscients de sa présence, et fixaient le vide. Xerys tendit la main, et dans un geste d'une infinie douceur, la fit glisser sur sa joue. À ce contact, elle lâcha un sanglot.

— Leven...

Il sursauta, comme si on l'avait piqué. Mon cœur rata un battement. L'avait-il sentie ? L'avait-il entendue ? Comment cela était-ce possible ?

Xerys se recula précipitamment, profondément bouleversée, son regard agrandi d'horreur. Elle ne devait pas se montrer ; elle me l'avait bien dit, j'étais la seule autorisée à la voir.

Heureusement, les yeux de Leven passèrent sur elle sans réagir ; et quand mon amie le constata en même temps que moi, je ne sus si c'était le soulagement ou le désespoir qui se dessina sur son visage.

Je ne pus prononcer un mot. À la place, je restai là, campée devant Leven, lui n'osant toujours pas me regarder, tandis que je cherchai quelque chose à dire.

Sauf qu'il n'y avait rien à dire.

Alors quand Xerys se retourna vers moi, le chagrin noyant ses prunelles, je restai muette. Et je maudis le ciel, car j'étais incapable de la toucher alors que j'aurais tout donné pour, en cet instant, la serrer dans mes bras.

Je tressaillis quand, tiré de son immobilité, Leven se dirigea vers le porte, martelant le sol de ses pas. Il avait les poings serrés, et l'expression qu'il arborait témoignait d'une souffrance immense. Je la reconnaissais pour la vivre tous les jours, depuis des semaines : c'était celle d'un cœur vide, d'un cœur qui hurle. Mais par-dessus tout, je pus discerner les larmes sur ses joues, avant qu'il ne franchisse le seuil de la porte. Leven pleurait. Cela me laissa tellement interdite que je faillis le rattraper — faillis, car mes pieds restèrent collés au sol.

Quand je tournai la tête pour guetter la réaction de Xerys, sa lumière n'était plus là, Saphir non plus. Elle avait disparu.

⋅∙✶⦁☾⦁✶∙⋅

Le hall principal était en ébullition. Femmes de chambre, domestiques, gardes et courtisans se bousculaient dans tous les sens, leurs traits tirés par l'anxiété : on transportait armes, couvertures, nourriture, onguents médicinaux... Un brouhaha nerveux émargeait de la foule, et je dus fermer les yeux un instant pour ne pas être gagnée par l'angoisse à mon tour.

Je cherchai Lenora des yeux. Où pouvait-elle bien être ? Elle avait disparu si subitement, et je n'avais reçu aucun ordre concernant ce que je devais faire. On attendait certainement de moi que je me barricade, comme tous les autres souverains de l'Alliance. Expectative étrange quand on savait qu'il était de la culture meridiem que les hauts placés prennent non seulement part au combat, mais qu'en plus ils opèrent en première ligne. D'ailleurs, de nombreux Meridiems que je reconnaissais être des barons, des ducs ou des comtesses avaient déjà enfilé leurs armures, prêts à se battre.

J'allais aider, moi aussi. Je n'étais plus cette petite fille fragile depuis de longues semaines déjà ; la vie m'y avait forcée. Et Vaeri m'avait bien entraînée. D'ailleurs, où pouvait bien se trouver ma mentore, à cet instant ? Membre des Faucons, elle devait certainement être bien occupée ; sa mission était de la plus haute importance : protéger l'Aegis. Peut-être devrais-je la trouver, et l'aider ? Ou alors la gênerais-je plus qu'autre chose ?

Je retins une bouffée d'exaspération ; j'étais là, tellement immobile au milieu de ce tumulte, au milieu de ce chaos. Rien n'était pire.

Je serrai les poings, et déployai mes ailes. En un battement sec, je décolai, et survolai la foule pour atteindre la sortie. Une fois dehors, je fus un instant surprise par la force des vents ; nous étions en plein jour, et pourtant les nuages avaient viré au gris anthracite, de sorte à devenir tellement opaques qu'ils ne laissaient plus passer la lumière. Roseris était plongée dans le noir. Je parvins néanmoins à maintenir mon équilibre, et pris de la hauteur pour avoir une vue plus large sur tout le territoire : au loin, nous pouvions déjà voir les Aegis secondaires se former, mais sur les quatre grandes villes choisies par Aarin, seule une était totalement protégée par le bouclier sphérique. C'était peu, trop peu sachant le temps qu'il nous restait... De longues trainées noires et grouillantes serpentaient jusqu'à leurs entrées : c'était la population des villages alentour évacués, qui cherchait désespérément à se protéger de l'attaque imminente. Car, une fois les grands dragons noirs arrivés, plus rien ne les protègera de l'incendie géant qu'ils feront s'abattre sur tout le territoire. Les zones qui ne seront pas couvertes par les boucliers seront purement et simplement réduites à l'état de cendre, de même que leurs habitants.

Ma réflexion pessimiste fut interrompue lorsque, du coin de mon œil droit, je captai une silhouette blanche. Celle-ci arrivait comme un bolide dans la direction. Halcyon, bien sûr. Je pressentais son inquiétude et sa nervosité de toutes les fibres de notre lien. Le jeune dragon blanc entreprit de me tourner autour, vérifiant que je n'étais pas blessée. Je le rassurai d'une rapide caresse, et l'interrogeai :

— Tu n'aurais pas vu Lenora, par hasard ? Ou Saphir ?

Réponse négative. Je soupirai, dans une vaine tentative de me libérer de mon angoisse grandissante. Il fallait que je fasse quelque chose, que j'agisse, c'était le seul moyen ; autrement, attendre serait un véritable calvaire. J'invoquai ma vue perçante pour tenter de repérer une zone dans laquelle je me montrerai utile : campement, village en évacuation... Il y en avait tellement que je ne savais pas par où commencer. La panique me gagna. Comment choisir ? C'était la catastrophe.

— Seira ?

Je me retournai brusquement. Vaeri volait en stationnaire à une bonne dizaine de mètres de moi, une vingtaine de soldats rangés en colonnes derrière elle. Le Général avait surement assigné à chacun des Faucons un groupe, leurs talents de fins stratèges ne pouvant qu'être utiles aujourd'hui.

— Que fais-tu ici ? Ne reste pas là, les Ombres vont débarquer à tout moment !

— Je ne veux pas rester cloitrée à l'intérieur, les bras croisés ! criai-je, par-dessus le vent qui soufflait de plus en plus fort.

La colonelle me jaugea un instant, de son regard sévère, mais fier, et fini par articuler :

— Bien. Mais reste avec nous, ne sois pas seule. Et ne fais pas de bêtise.

Halcyon baissa les oreilles, mécontent d'être ainsi ignoré. Quant à moi, ce fut le terme « bêtise » qui me fit tiquer, mais je hochai la tête, trop contente qu'elle n'ait pas contesté ma décision. Je rejoignis l'escouade, qui sans un mot, s'écarta pour me faire de la place au sein de ses rangs.

— Il nous reste très peu de temps, nous cria ma mentore. Nous devons nous disperser. Notre section est chargée d'éplucher toute la zone est... Trouvez-y tous les habitants encore dehors, et emmenez-les en Para'bell, la cité de secteur. Allons-y !

Et elle replia ses ailes contre ses flancs, avant de furieusement piquer vers la terre ferme. Nous fîmes de même, tels vingt-et-un missiles se dispersant d'un coup. Nous nous divisâmes en petits groupes de trois, survolant les forêts en ligne, nos silhouettes sur leur feuillage filant à toute allure, et nos regards les passant au radar. Je n'avais jamais opéré ainsi, au sein d'une armée aussi bien entraînée que l'était celle meridiem. Et le moins que l'on puisse dire, c'était que nous étions impressionnants ; rapides, vifs, presque invisibles. Nous n'étions qu'ombres et rafales.

Nous passâmes dans un village, puis deux, puis trois. On portait les enfants, guidait les adultes, fournissait des armes... Halcyon nous était d'une grande aide de ce côté-là, puisque son dos pouvait supporter jusqu'à quatre adultes. Malheureusement, en une demi-heure, nous n'avions visité que la moitié des villes que nous étions censées évacuer, et la nervosité se faisait de plus en plus oppressante.

– Dépêchez-vous, ce n'est plus qu'une question de minutes ! nous cria Vaeri, alors que nous effectuions notre treizième aller-retour vers Para'bell.

Elle nous informa que les Aegis étaient presque entièrement posées — celle d'O'ccidens n'était pas encore stable, mais cela serait réglé sous peu. Puis, dans un mouvement sec du menton, nous interrogea :

— Combien il en reste ?

— Selon les données du dernier recensement, il devrait en rester encore cinq-mille un peu plus au nord de la zone, lui répondit l'un de mes coéquipiers. Pour l'instant, nous en avons guidé mille-cinq-cents, environ.

La Faucon acquiesça, tandis que son regard se voila d'inquiétude. Nous n'allions pas assez vite...

— Bien, changement de plan. Opérons par deux, nous brasserons plus d'espace en même temps. Seira, tu viens avec moi...

Je ne la fis pas attendre, et nous partîmes toutes les deux en direction du nord, Halcyon derrière nous. La guerrière meridiem avait l'expression dure, le regard froid. Le vent sifflait à mes oreilles, et l'on entendait le tonnerre gronder. L'orage n'était pas loin.

— Nous n'y arriverons pas, n'est-ce pas ? dis-je, sans la regarder, concentrée sur le paysage qui se déroulait sous mes pieds, guettant toute âme égarée.

Elle ne répondit pas, du moins, pas à ma question. À la place, elle annonça, d'un ton mécanique :

– Nous faisons encore toutes les deux un aller-retour à Para'bell, et ensuite, je veux que tu retournes rejoindre Sa Majesté et le Général ; ils se trouvent au niveau de la frontière sud. Tu y seras en sécurité.

— Mais...

— Tu as fait le maximum. Maintenant, l'important est que tu demeures saine et sauve. La dernière chose donc ce royaume a besoin est de perdre sa future reine.

Le maximum ? J'étais bien loin d'avoir aidé comme je l'aurai voulu. Si mes pouvoirs ne refusaient pas de m'obéir, j'aurais pu effectuer en dix minutes ce que nous avions mis le triple à faire. Je voulus protester, la poitrine lourde de frustration :

— Vaeri...

— Seira, me coupa-t-elle d'emblée. Tu es une bonne élève, mais tu as encore beaucoup à apprendre. Et privée de magie, le risque est d'autant plus grand. Fais-ce que je te dis, s'il-te plaît.

Et elle reporta son regard devant elle, laissant entendre que ma tentative de négociation s'arrêtait là. C'est alors que ses yeux s'agrandirent d'effroi.

En découvrant ce qu'elle avait aperçu, mon cœur manqua un battement. Une nuée d'Ombres venait d'apparaître sur la ligne d'horizon, droit devant nous. Droit sur la seule zone que nous n'avions pas encore abritée.

Mon sang ne fit qu'un tour, et sans laisser le temps à ma mentore de me crier quoique ce soit, je redoublai de vitesse, maintenant le cap dans lequel nous nous engagions. Je ne pouvais pas laisser tous ces gens mourir alors que j'avais encore l'occasion de les sauver. Halcyon me suivit, et parce qu'il était encore plus rapide que moi, me prit sur son dos.

— Seira ! hurla la Colonelle, qui ne réussit toutefois pas à me retenir.

Je l'entendis s'engager à ma suite, mais j'avais déjà réussi à prendre quelques secondes d'avance. Et sur le dos de mon Amili, elle avait peu de chance de me rattraper. Plongeant dans les masses vertes pour nous dissimuler, ma Lumière zigzaguait entre les troncs, jusqu'à apercevoir les premières habitations, huchées en haut des arbres. À voir la panique qui habitait ses habitants, empaquetant à toute vitesse quelques affaires, ils avaient dû apercevoir les Ombres comme nous. Il nous fallut cinq secondes supplémentaires avant d'atterrir sur la place centrale du village, où je criai du plus fort que je le pouvais :

— Évacuez tout immédiatement ! Laissez tout, nous n'avons pas le temps ! Parents, portez vos enfants, et que les plus forts s'occupent des plus âgés ! Volez vers le sud, réfugiez-vous en Para'bell ! La ville est protégée par une Aegis, vous y serez en sécurité !

Je descendis d'Halcyon, y plaçant à ma place une vieille femme et des enfants. D'une petite tape sur son flanc, j'indiquai à mon dragon de décoller sans moi pour prendre de l'avance. Nous n'avions droit qu'à un aller simple, le temps nous étant compté. Nous devions donc prendre tout ce que nous pouvions sans pour autant trop nous alourdir, sans quoi nous nous retrouverions vite rattrapés par les Ombres.

Halcyon, heureusement, ne protesta pas et obéit immédiatement. Je le vis décoller alors que je prenais une petite fille entre mes bras, dont les cheveux blonds et les yeux bleus me rappelaient quelqu'un. Elle paraissait avoir perdu sa maman. Les larmes dévalaient ses joues, et pourtant, elle ne sanglotait pas.

— Tu es courageuse, lui murmurai-je.

Puis, je me tournai vers la foule, qui, une personne après l'autre, quittait les lieux. Les Meridiems étant ce qu'ils étaient, la panique ne les paralysait pas, mais au contraire, les stimulait. Ainsi, les décollages se faisant à toute allure, en une opération maîtrisée. Mais ce n'était pas suffisant... Les Ombres allaient vite, elles aussi. Très, vite.

Mon cœur tomba bien bas dans ma poitrine tandis que je réalisai que je n'allais pas pouvoir sauver tout le monde. C'était inévitable.

— Seira !

Vaeri émergea d'entre les arbres, en trombe, et de toute évidence furieuse.

— Je t'avais dit... commença-t-elle.

— Et je t'ai entendue ! répliquai-je. Mais nous ne pouvons pas nous permettre d'épargner une paire de bras, en ce moment, tu ne crois pas ?

Elle resta muette, me dévisageant une seconde, avant de prendre dans ses bras un petit garçon.

J'acquiesçai, satisfaite de sa réponse.

— Allons-y, tout le monde ! Nous pouvons y arriver ! hurlai-je à la foule, avant de serrer bien fort ma petite guerrière contre ma poitrine, et de m'envoler à mon tour.

Cette dernière se blottit contre moi, passant ses bras frêles autour de mon cou, ses petites mains serrant ma tresse comme si elle craignait de tomber. Je l'étreignis encore plus fort, en me disant que demain, cette petite fille serait peut-être orpheline.

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