17 - Le Général des Ombres
Point de vue de Lenora
Je n'avais décollé que depuis quelques minutes, avec à peine le temps de faire usage de mes poignards que déjà, je fus expulsée sur une vingtaine de mètre dans les airs. Je roulai dans la terre humide et pestilentielle. L'on cria mon nom, je reconnus la voix de Leven au-dessus du vacarme. Une onde de magie noire venait de me frapper avec une violence telle que je considérai un instant en avoir été la cible principale, avant de relever la tête.
Leven et Seira avaient été jetés à terre, comme moi et à l'instar de tous les hommes se trouvant dans le périmètre. Seuls Aarin et Armos, ceux d'entre nous dont les techniques de vol étaient les plus abouties et les ailes les plus puissantes, étaient parvenus à rester en l'air — un Meridiem à terre était dans notre culture, un Meridiem mort. Je m'empressai de me relever, et retins un hoquet en découvrant l'homme auquel ils faisaient face.
Elyon, bien sûr. Voilà à peine un quart d'heure depuis que nous avions quitté le joug de son regard, et pourtant ce temps avait semblé trop long. Nous avait-il observés tout ce temps, alors que nous nous débattions avec ses Ombres, nous observant tel le rapace prêt à fondre sur ses proies ? Le Meridiem avait toujours eu en lui l'énergie et l'aura particulière de ces oiseaux prédateurs, mais il n'en avait jamais paru aussi proche qu'en ce moment.
Deux des plus redoutables combattants de notre armée se tenaient devant lui, et pourtant il les considérait comme un aigle aurait observé un moineau. Depuis tout à l'heure, l'indifférence semblait s'être encrée encore davantage sur son visage, à tel point que j'en frémis. Il ne ressentait donc plus rien, plus rien du tout. Et je compris alors à quel point cela pouvait être dangereux.
Seira se précipita pour me rejoindre, Leven sur les talons.
Je gardai les yeux braqués sur les trois guerriers les plus redoutés d'Amoris : le grand chef des Invictus, le Général des Armées meridiems, et le Guerrier de l'Aube en personne. Si affrontement il devait y avoir entre eux, qui gagnerait ? À deux contre un, la question ne se serait pas posée si Elyon n'avait pas renoncé à toute capacité de ressentir. Car lorsque l'on ne ressent rien, les limites n'existent plus : la raison et la morale s'en trouvent bafouées, et la douleur n'est plus une barrière pour le corps. C'est-à-dire : l'Invictus serait dorénavant capable de se battre jusqu'à en mourir, et sans même s'en rendre compte. Dans ces conditions, l'idée que ce dernier puisse gagner semblait-t-elle totalement improbable ?
Seira et Leven durent suivre le même raisonnement que moi, car ce dernier souffla alors, le visage pâle et les ailes ramollies par l'angoisse :
– Une arme. Archaos en a fait une arme.
Cette vérité, terrifiante, s'abattit sur nous comme un marteau sur une enclume de désespoir, et l'on reporta notre regard sur la scène devant nous.
Les trois anges se livraient un duel de regards, et instantanément, c'est comme si le monde s'était fait silencieux, intimidé. Je pouvais entendre mon souffle et celui de mes amis, saccadés, sur le bruit de leurs battements de cœurs affolés.
— Kaerio, tenta Armos, de sa voix grave. Si tu es quelque part sous cette froide armure, tu dois savoir que tout ceci ne rime à rien.
Elyon ne répondit pas. Une ombre obscurcit ses traits, et ses yeux dorénavant gris brillèrent comme la lame d'un poignard bien affuté. Alors, ses paumes se chargèrent d'une magie bleue, et il leva lentement le bras. Le chef des Invictus et Aarin le regardèrent faire, se demandant peut-être s'il irait jusqu'au bout. Peut-être testaient-ils l'ampleur de son aveuglement. Une terreur sourde noua mon ventre, car je m'attendis au pire. Aarin, écarte-toi. S'il n'avait pas reconnu sa propre âme sœur, pourquoi serait-ce différent avec eux ? Malgré tout, l'espoir était optimiste, et il vint se glisser dans ma poitrine comme un souffle chaud au milieu d'une tempête. Elyon était mon meilleur ami.
La magie fendit l'air en un éclair étincelant, et les deux hommes se poussèrent au dernier moment, manquant de perdre l'équilibre. Lorsqu'ils se redressèrent, tout dans l'expression sur leur visage indiquait qu'ils étaient sonnés. Elyon venait de lancer les hostilités, ce qui signifiait qu'ils n'avaient plus le choix : s'ils ne voulaient pas finir six pieds sous terre, ils devaient riposter. Mais ce n'était pas n'importe quel adversaire, n'est-ce pas ? Le jeune homme restait un amant, un ami, un frère et un coéquipier, enfermé dans l'armure de l'ennemi. Le dilemme était lisible dans leur regard, et je remarquai leur mâchoire se tendre : comment se défendre sans le blesser grièvement au passage ?
Elyon ne leur laissa pas le choix, et envoya une deuxième rafale de magie aussi sec, sans se départir de son attitude nonchalante. Ses ailes noires, aussi gigantesques que son chef, battaient avec indolence. Tout dans sa posture évoquait une force tranquille, discrète, mais pas moins présente — loin de là. Et c'était peut-être ça le plus impressionnant. Jusqu'où s'étendaient ses capacités, dorénavant ? Chacun savait que nous restreignons toujours inconsciemment notre magie, même en présence d'un opposant, soumis à ce que l'on appelait « le regard du cœur ». Malgré toute la colère dont nous pourrions faire preuve au cours d'un combat, malgré notre ardent désir de vaincre, quelque chose en nous nous retiendrait toujours de franchir le point de non-retour ; le geste même qui nous priverait définitivement de notre sens moral et déchirerait notre âme en deux.
Mais cela impliquait avoir un cœur. Elyon n'avait-il pas perdu le sien ?
Je craignais la mort d'Armos, et celle d'Aarin plus encore. Sauf que perdre mon meilleur ami me détruirait. Était-ce égoïste de souhaiter secrètement qu'il en ressorte vivant, malgré le danger qu'il représentait aujourd'hui ?
Seira attrapa ma main, et la pressa si fort que si nous n'étions pas toutes deux hypnotisées de frayeur, elle m'aurait certainement fait mal. Son regard était brillant de ferveur, rivé sur son âme sœur. Son front luisait, sa lèvre tremblait, et je pris conscience de l'horreur qu'elle devait vivre. J'aurais aimé pouvoir lui murmurer que tout irait bien, mais j'étais moi-même incapable d'y croire.
Commença ensuite un affrontement entre deux forces immenses, celui de l'ombre et de la lumière, du bien et du mal, du cœur et de l'indifférence. Aarin projeta sur Elyon une pluie de flammes qu'il écarta d'un mouvement de son aile, comme une simple feuille morte tombée dans son sillage. Armos tenta de l'atteindre avec son épée, mais celle-ci se confronta à un champ de force qui la fit se briser en deux. Il ne perdit pas la face pour autant, et l'Invictus rassembla son pouvoir en une large sphère entre ses deux paumes, qu'il envoya avec ardeur. Elle se dissipa dans les airs, absorbée par l'aire d'Antimagie que sa cible forma en un battement de cil. L'impact révéla le dôme invisible alors qu'une vague de lumière roula sur toute sa surface. Entre les doigts d'Elyon serpentaient dorénavant de fins filaments de sa magie, preuve que son pouvoir était en activité. Aarin comme Armos ne se démontèrent pas, et repassèrent à l'offensive, l'assommant de projectiles enflammés et autres sorts.
Nous suivirent l'échange, le cœur au bord des lèvres. C'était un ballet sombre et infernal, un enchaînement de projectiles magiques qui n'avaient d'autres effets que d'affaiblir ses danseurs.
Elyon ripostait à peine. Ses larges épaulent rejetées en arrière, son torse dignement redressé, les muscles de ses bras contractés, il se contentait d'observer ses deux assaillants, l'air morne. De temps à autre, il s'autorisait à répliquer, par quelques boulets d'énergie projetés avec assez de force pour les faire reculer de quelques mètres. C'était indéniable : il était puissant, bien plus que je ne l'aurais imaginé. Elyon était un Or d'Ordre noir, par conséquent, il était doté de capacités effrayantes. Mais là, cela sonnait différemment. Soit il laissait aller son pouvoir sans se soucier de ses possibles limites, soit ils les avaient repoussées. La magie noire était-elle à ce point plus facile, plus puissante ?
Après quelques minutes cependant, il apparut se lasser de sa passivité. Son air d'Antimagie gonfla, et gonfla encore, jusqu'à se demander jusqu'où elle s'arrêterait. J'observai ses frontières se rapprocher toujours davantage, grignotant mètre après mètre dans le vœu de nous engloutir. Enfin, elle franchit la barrière de mon corps ; à son contact, ce fut comme si l'on m'avait repris toute l'énergie qui m'avait été prêtée, et plus encore. Je vacillai, et luttai contre le besoin urgent de m'évanouir. Des taches noires vinrent troubler ma vision. Leven porta une main à mon dos par précaution, et je ne pus rien faire pour l'en empêcher ; pourtant, il ne semblait pas en meilleur état que moi. Les gouttes de sueur perlaient sur son front et dévalaient l'arête de son nez pour s'écraser sur sa lèvre supérieure. Seira, privée de ses pouvoirs, était la seule que cette aire ne semblait pas affecter.
Je savais ce que cela signifiait. Elyon avait simplement et purement anéanti les pouvoirs d'Aarin, et nous voilà aussi démunis que quelques minutes auparavant. Je tentai de détruire un petit caillou à mes pieds, mais sans surprise, ce dernier demeura intact. De même, j'ouvris mon poing pour invoquer une flamme, mais ma paume demeura déserte. Mon sang se glaça dans mes veines.
Mes yeux cherchèrent dans le ciel l'Invictus et mon Général. La lumière les enveloppant s'était évanouie. Tous deux battaient faiblement des ailes, luttant visiblement pour ne pas chuter tout droit vers le sol. Au moins, ils étaient en vie. Je me raccrochai à cette idée.
Je refermai ma prise autour de mes poignards, pour tenter de contrôler mes tremblements. Leven était devenu tellement pâle que je me préparais à intervenir pour le rattraper, s'il devait s'effondrer à mes pieds.
Elyon gagna en altitude, les yeux fermés, la tête renversée et sa pomme d'Adam proéminente. Il écarta les bras. L'aire continua de grandir, encore et encore, enflant comme une bulle de savon. Allait-elle éclater ? Finalement, ce fut toute la gorge de la montagne qui finit sous cloche, et un silence de mort s'abattit sur le champ de bataille ; chacune et chacun réalisait que leur magie leur avait été enlevée.
Cela n'avait aucun sens. Pourquoi priver ses propres soldats de magie ? Ils étaient moins entraînés, leurs pouvoirs étaient leurs seules armes. Oui, mais ils sont bien plus nombreux, dorénavant, me rappelai-je au souvenir des millions de soldats débarquant du dôme. Un regard sur nos troupes me le confirma : nous étions débordés. Nous étions en train de perdre. L'Invictus cherchait-il à nous achever ?
C'est alors qu'une lumière éblouissante inonda le ciel, tout droit depuis Elyon. Seuls les Meridiems purent ensuite distinguer ce qui se passait si haut dans les nuages.
Un objet flottait entre les mains de l'Invictus. Je plissai les paupières, augmentant la portée de ma vision. Je distinguai un cristal nacré et lumineux, grossièrement sculpté en ce qui semblait être un croissant de lune. Il était assez grand, du diamètre d'un crâne. Quelque chose en moi se ratatina de peur à la simple idée d'avoir posé mes yeux dessus. De l'avoir trouvé... à l'air libre. Comme s'il n'était en aucun cas destiné à se trouver ici.
Seira cessa de respirer. La jeune gardienne s'était pétrifiée, les yeux agrandis de terreur.
— Non. Non, ce n'est pas possible, murmura Leven, les yeux écarquillés.
— Qu'est-ce que c'est ? soufflai-je.
— La seconde clé, souffla Seira, de concert avec l'espion.
Ce dernier opina, les yeux braqués sur l'objet. Son regard était noyé d'un désespoir froid et inerte.
— Celle censée se trouver dans la plus haute tour du palais de Roseris, celle placée sous la protection du peuple du Soleil depuis l'aube des Temps.
— La clé est sévèrement protégée et son emplacement reste secret, murmurai-je, le cœur battant à tout rompre, la peur faisant s'envoler ma voix dans les aigus. Seuls le roi ou la reine en exercice détiennent cette information. Comment s'en serait-il emparé ?
— Aucune idée, mais c'est bien la clé, répondit Leven. Je l'ai observée représentée dans des grimoires, sur des fresques et des stèles en pierre de plus de mille ans. Archaos nous a fait ratisser tous les continents, à la recherche d'informations la concernant. Et il l'a trouvé, souffla-t-il, après un silence. Il l'a trouvée. C'est fini.
— C'est fini... répéta Seira, du bout des lèvres, avant de secouer la tête. Non, non, ça ne peut pas se finir comme ça.
Elle tourna la tête vers moi, et je fus incapable d'identifier cette nouvelle force qui jaillit dans ses yeux. Déployant ses ailes blanches tâchées de terre et de sang, elle nous annonça :
— Je dois pouvoir lui faire entendre raison. Il y a forcément un moyen.
Et sans attendre, elle s'envola dans une rafale qui nous laissa ébahis une seconde, avant que je ne trouve la force de décoller pour la rejoindre. J'y parvins avec grande peine, chacun de mes battements représentant une lutte contre ma fatigue et ma douleur.
— Seira, non ! lui criai-je alors que ma main saisit son poignet, la coupant violemment dans son élan.
— Lenora, je dois essayer, insista-t-elle, ses yeux verts étincelants dans les miens. Nous nous sommes aimés huit fois. Il y a bien quelque chose en lui qui doit s'en souvenir.
Je cherchai trop longtemps mes mots, et elle y trouva l'occasion de s'arracher de ma poigne trop faible. Je jurai, et battis furieusement des ailes pour tenter de la rattraper. Mais j'étais lente, affreusement lente, et je me retins de fondre en larmes. De colère, de peur, de tristesse. C'était un cauchemar. Je hurlai, tout en sachant très bien que je ne parviendrai pas à la retenir :
— Seira !
Et si elle se faisait tuer, parce qu'aucun sentiment ou souvenir ne lui reviendrait ? Je ne pouvais pas laisser cela arriver. Je redoublais d'efforts, en essayant de faire abstraction de cette douleur puissante, prenant chacun de mes muscles comme une entrave chauffée à blanc.
Ma cousine ne mit pas longtemps avant de rejoindre les plus hauts nuages, là où planait la silhouette de son âme sœur, brillant de mille feux. Elle se posta devant lui, une dizaine de mètres les séparant. Il la fixa attentivement, sans qu'aucune émotion ne transparaisse sur son beau visage.
Je me plaçai quelques pas derrière Seira, mon cerveau tournant à plein régime. Comment nous sortir de là ? Aussi haut dans les airs, seule face à lui, nous étions sans défense. Je refusai de le combattre, et de toute manière, en avais-je seulement la force ?
Le vent m'apporta le murmure d'une voix, prononçant mon nom : « Lenora. » Aarin. Je baissai la tête, et trouvai le meridiem seulement quelques dizaines de mètres plus bas. Il remua les lèvres, et avec une seconde de latence, la brise m'apporta ses mots : « Fais attention. » J'acquiesçai.
— Elyon, murmura Seira, d'une voix incroyablement douce. C'est moi.
Elle sourit, plantant ses yeux dans les siens. Il s'enquit, d'un ton sévère :
— Et qui es-tu ?
— Tu le sais, mais tu penses l'avoir oublié.
Elle s'avança d'un léger battement d'ailes, et il gronda.
— Un mètre de plus, et je t'arrache la vie.
La gardienne secoua la tête, les larmes dévalant maintenant ses joues.
— Non, souffla-t-elle simplement. Tu ne me tueras pas.
— Je t'aurais prévenue.
Il leva le bras, et je tressaillis, terrifiée. Seira, si elle eut peur, n'en montra rien. Elle leva le bras à son tour, en dégageant son poignet. Elle lui désigna l'étoile à huit branches.
— Tu as la même.
Il s'interrompit dans son geste, et ses yeux mornes dévièrent sur son propre poignet. En constatant qu'elle disait vrai, il frémit.
— Qu'est-ce que tu m'as fait ?
— Je t'ai aimé.
Il planta ses yeux dans les siens, et pendant un minuscule instant, je crus y voir quelque chose. Autre chose que du froid, et des ténèbres.
— Et je t'aime toujours, souffla Seira, en s'avançant davantage.
Il fronça les sourcils et détourna la tête. Ses poings se serrèrent, si fort que leurs jointures en blanchirent. Ma cousine s'approcha encore plus, de sorte qu'il n'y ait plus qu'un minuscule mètre les séparant, dorénavant. Je retins ma respiration.
— Nous sommes amoureux depuis des milliers d'années, ajouta-t-elle, et sa voix se brisa.
Les larmes dévalèrent ses joues, muettes, mais dévorantes. Seira...
Elyon redressa la tête, si vivement qu'on penserait que ces mots l'avaient brulé.
— Tais-toi. Tu mens.
— Non. Tu as oublié, répliqua-t-elle en posant une de ses mains sur son bras.
— TAIS-TOI ! hurla-t-il en se dégageant, si fort que la gorge de pierre en trembla.
Il se recula vivement, avant de claquer ses paumes l'un contre l'autre et de les écarter aussi vite. Une puissante déflagration naquit du geste, qui vint faucher Seira en vol. Elle fut propulsée sur plusieurs mètres, heurtée en plein ventre. Je lâchai un cri de terreur, tétanisée. Heureusement, elle garda connaissance et eut le réflexe de continuer de battre des ailes, sans quoi elle aurait entamé une chute de plusieurs centaines de mètres.
Aarin lui attrapa le bras, et je me ruai à leur côté. Elle ne semblait pas blessée, mais quelque part, c'était bien pire que si elle l'avait été. Cette blessure-là était autre.
— Il était... glacé, haleta-t-elle. Sa peau était glacée.
Et un Meridiem n'avait jamais froid, jamais à moins d'être en train de mourir.
Au simple regard que je jetai à ma cousine, je compris qu'elle avait toutes les peines du monde à ne pas s'écrouler ici, en plein ciel, au milieu d'une guerre que nous allions perdre. Ses yeux étaient un gouffre de douleur, tellement que je ne pus m'empêcher de détourner les yeux dans la crainte d'y sombrer, moi aussi. Quand mes mains tremblantes lui saisirent les épaules, je fus assommée par le poids de l'impuissance. Que dire ? L'on m'avait volé mes mots.
— Elyon... murmura Seira, entre deux sanglots, en trois syllabes à peine compréhensibles.
— Mais cet homme n'est pas Elyon, mon enfant, dit alors une voix sombre et vibrante, laissant deviner un sourire machiavélique.
Nous connaissions tous assez bien cette voix. Du moins, Seira comme moi la connaissions par cœur. Nous fîmes volte-face, et Aarin se plaça devant nous pour faire barrière de son corps. Archaos flottait dans les airs, porté par une nuée sombre de laquelle s'échappaient quelques tentacules de noirceur. Un frisson me prit la nuque.
Il ricana, mais n'en eut cure. Il continua de regarder vers Seira comme s'il pouvait la voir à travers les plumes du général.
— Du moins, il ne l'est plus.
— Vous avez menti, susurra Seira, sans se redresser ni même relever le regard.
Sa voix se vit glaciale, emplie d'une colère sourde. Le changement de ton fut radical, et j'échangeai une œillade inquiète avec Aarin, craignant ce que Seira pourrait faire, guidée par ses émotions.
— Vous aviez dit qu'il n'était plus de ce monde, mais il est encore là, poursuivit-elle, dans un souffle. Le vrai Elyon. Je le sens.
Les traits d'Archaos se déformèrent, en une expression qui avait tout l'air de mimer le chagrin.
— Il n'est pas impossible qu'il reste quelques petits bouts de son âme, c'est vrai. Mais à mesure que la tellum novissimis fait effet, elles disparaissent. Si elles existent encore, il n'en restera bientôt plus rien.
Il s'approcha, et Aarin se redressa de toute sa hauteur, se faisant plus menaçant. N'importe qui aurait courbé la tête, mais Archaos était fou. Et il n'avait qu'à claquer des doigts pour que nous mourions sur le champ. Il le savait, je le savais. Je fis glisser ma main sur celle de mon général, lui intimant de faire attention.
— Et là, tu sauras ce que représente réellement la divorcia, poursuivit-il, comme si le guerrier devant lui n'existait pas. Tu la sentiras. Comme moi.
Ces mot sifflèrent dans les airs. Seira frémit.
— Je trouverai un moyen. Je vous en empêcherai.
— Tu peux continuer de déblatérer ces mêmes paroles, elles resteront creuses. Encore davantage maintenant que tu es sans pouvoirs, et que tu es incapable de me tuer. Alors, comment comptes-tu faire ?
Ma cousine tourna la tête, l'affrontant enfin, et la haine débordait de ses iris comme de la lave en fusion. Si son regard avait pu tuer son oncle, il serait mort sur le champ.
Mais cela n'eut d'autre effet que de le faire rire encore plus fort.
— Heureusement pour moi, je n'ai pas besoin de tes pouvoirs pour rouvrir le portail. Juste de la bonne formule et... de l'empreinte de ton âme. La clé d'Oblivion y est inscrite, au même titre que cette étoile sur ton poignet, et cette éclipse sur ton front. Elle ne disparaîtra jamais.
— Plutôt mourir que de vous voir vous emparer de la clé.
Il sourit, la dévisageant avec une tendresse feinte.
— J'en ai déjà une, au fait, tu le savais ? Oui, bien sûr que tu le sais. Tu l'as vu, et ton instinct de Gardienne l'a senti.
Il s'approcha d'Elyon. Resté en retrait, le Meridiem restait muet, ses yeux suivant chacun des mouvements de son maître. Il lui tendit la clé, et sitôt que la lune quitta ses paumes, l'aura lumineuse qui l'entourait disparut. L'espoir que l'aura d'antimagie disparaisse avec elle s'immisça furtivement dans mes pensées, mais il n'en était rien. Celle-ci continuait de luire au-dessus l'Entre-Deux, réduisant à néant la moindre étincelle de magie.
Oui, mais Archaos s'y trouve aussi, maintenant, pensai-je alors. Sauf que... je réalisai soudain qu'il était le seul, avec Elyon lui-même, à ne pas en être affecté : il flottait dans les airs, sur un nuage noir. N'est-ce pas une manifestation de son pouvoir, et la preuve qu'il était soustrait de l'emprise de l'aura ? Je pressai la main d'Aarin, qui tourna presque imperceptiblement la tête, me tendant son oreille. J'en approchai mes lèvres, et susurrai : « Archaos. Antimagie. » Sa mâchoire se fit plus ferme, ses yeux glissèrent sur la masse de noirceur et les veines sur ses tempes battirent plus fort. Il avait compris. Je l'observai acquiescer discrètement.
— Comment vous en êtes-vous emparé ? demanda alors Aarin, le ton grinçant, alors qu'Archaos admirait l'objet entre ses paumes.
— Je ne m'en suis pas emparé. Quelqu'un l'a fait pour moi. Un espion du Roi Torel, il me semble. Bien sûr, il serait plus simple de lui demander.
Devant moi, le général meridiem ferma une seconde les yeux, les veines de son cou saillantes. Il luttait pour ne pas lui attraper la gorge, cela se sentait. Ses ailes étaient aussi tendues que l'arc de Seira, quand il était prêt à décocher. Je posai l'une de mes mains entre ses deux omoplates, à la naissance même de ses ailes, et il se détendit.
— Iandar, c'est cela ? Général des Armées meridiems. J'ai entendu parler de toi, et de tes stratégies pour me contrer. Toujours grâce aux espions de Tamilaris, d'ailleurs. Quel gâchis ! Elles n'étaient pas si mal.
— Quand vous en êtes-vous emparé ? grogna le concerné, ignorant les piques.
— Réfléchis. N'est-ce pas évident ?
Aarin le défia du regard, et après quelques secondes de silence, lâcha simplement :
— L'attaque des Ombres.
Archaos soupira, faussement las — car en réalité, la satisfaction de nous voir ainsi démunis transpirait par tous ses pores — avant de se détourner pour observer le bain de sang sous nos pieds.
— En effet. Elle n'avait pas été orchestrée dans ce but au départ, mais elle a fini par nous apporter davantage qu'espéré. Mes Ombres ont tellement effrayé votre allié de Tamilaris que la nuit même de l'attaque, il me proposait un marché : la clé, contre ma mansuétude à l'égard de sa Cour, et de son trône. Vous me connaissez, je suis un homme de parole : les Ombres ont immédiatement déserté Danamore, et quand il me l'a remise, son armée a rejoint mes rangs.
Une fureur sourde fit se redresser mes ailes, que je sentis s'étirer dans mon dos. Je haïssais cet homme.
— Comment a-t-il eu connaissance de l'emplacement de la clé ? m'enquis-je, bien trop heureuse que la colère dans ma voix dissimule la peur qui s'y logeait. C'est un secret gardé et transmis du Roi à l'Héritier depuis des générations.
— Figure-toi que je me suis également posé cette question, jeune Meridiem, reconnut-il avec un rictus mauvais. Il est apparu que sa réponse est la même qu'à beaucoup d'autres choses : l'alcool, mélangé à un orgueil aveugle. Savais-tu qu'Othorion, ton cher grand-oncle, buvait beaucoup ? À l'époque, Tamilaris était un territoire ami de Danamore, et Torel était régulièrement invité... je te laisse imaginer ce qui se passa malencontreusement un soir, alors que ton Roi se vantait encore une fois de la puissance de son peuple.
Je serrai les poings, tellement que mes ongles, trop longs, manquèrent de me cisailler la peau. Je n'avais pas entendu que du bien du mari de Kalyra, mais je ne tolèrerai pas qu'il manque de respect ainsi à ma famille. Il avait l'air bien trop heureux de se le permettre.
— Je ne vous permets pas...
— Sinon quoi ? me coupa-t-il. As-tu meilleure idée que notre chère Gardienne pour me défier ?
Il se détourna, sa cape s'envolant brusquement en emmenant avec elle une longue traînée de fumée noire. Son masque de métal ne nous cacha en rien la lueur malsaine dans ses yeux, et je pus presque y voir sa patience s'étioler.
— Quoiqu'il advienne, je me battrai jusqu'au bout, cracha Seira, le regard noir, avec ou sans pouvoir. Même si je dois en crever. Considérez-moi comme votre plus grand cauchemar.
— Quelle ambition, ricana-t-il. Je vis dans un cauchemar depuis une centaine d'années. Tu n'es rien de plus qu'une désagréable épine sous mon pied.
Il s'avança, et toute empreinte d'humour quitta son visage. Nous nous figeâmes tel un seul homme, nous préparant à faire face à sa colère.
— Maintenant, trêve de bavardages. Laissez-moi vous rappeler dans quelle fâcheuse situation vous vous trouvez, en ce moment même.
D'un geste de sa main, il désigna le champ de bataille sous nos pieds, pris dans une tempête de coups et d'injures, noyé dans l'odeur amère et métallique de la mort.
— Votre armée est maintenant trois fois moins importante que la mienne, privée de sa reine fraichement décédée et de tous ses pouvoirs. Vous vous trouvez piégés entre ces deux montagnes, sans aucune stratégie de repli, et ma patience s'amenuise au même rythme que vos propres forces. Je détiens l'une des deux clés, l'un de vos précieux alliés et l'âme sœur de votre Gardienne bien-aimée.
Le rappel de la mort de Kalyra eut l'effet d'un coup de poignard lancé en plein cœur, bien plus douloureux que le fait d'être soudain mis au pied du mur. Bien sûr, il avait dû l'apprendre en même temps que le reste. Seira frémit, aussi pâle que la mort, les lèvres pincées à faire couler le sang.
— Et vous osez me défier, et me menacer ?
Il écarta les bras. Un flot de noirceur jaillit de sa poitrine, emplit l'espace, prit toute la place. Des tentacules vinrent nous caresser les ailes, les jambes, le cou, titiller nos lèvres dans l'espoir de s'y immiscer. Des hurlements retentirent dans les montagnes. Je luttai contre la panique qui enflait dans ma gorge en menaçant de m'étouffer, et tentai vainement de repousser cette fumée envahissante de quelques battements d'ailes. Aarin m'en empêcha d'une main ferme.
— Non, me murmura-t-il, l'angoisse — qu'il avait de plus en plus de mal à dissimuler — perceptible dans sa voix. Plus tu bouges, plus vite tu en seras prisonnière.
En effet, mes ailes me parurent alors plus lourdes, comme ankylosées, paralysées par cette matière étrange.
— Voilà ce que je vous propose, hurla alors Archaos. Je laisse ton armée partir, jeune gardienne, et en échange, tu as cinq jours pour me ramener la seconde clé. Si tu réussis, j'épargnerai tes amis. Autrement... (Son regard se fit plus sombre, vide de haine, à tel point que mon cœur tressaillit.) J'ordonnerai à notre cher Elyon de les tuer un par un, puis ton cher amant mourra en dernier, de ta main.
Il conclut, ses mots appuyés d'un regard noir de haine :
— Je te retrouverai à Minuit, sur les plages de Danamore.
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