10
Eniel tournait en rond dans le hall, tel un animal en cage. Allera, quant à elle, se tenait droite et immobile, l'air digne. Elle observait son ami et sentait la tension monter.
— Cesse de t'agiter ainsi ! lui murmura-t-elle. Ou il pourrait nous penser coupables de quelque chose.
Le soldat arrêta brusquement ses allers-retours dans le couloir et fixa la jeune femme de ses yeux cernés. La nuit aux cachots n'avait été reposante pour aucun d'eux. Eniel avait veillé plusieurs heures afin de s'assurer que personne ne venait les importuner. Quant à la princesse, elle avait réfléchi à un moyen de les sortir de cette situation. Ceux qui les avaient arrêtés tenaient en leur possession le rouleau de son frère. Il était certain qu'ils l'auraient remis à des personnes haut placées, c'était leur chance de se faire entendre.
— Comment veux-tu que je reste calme ? Nous allons être jugés comme des paysans !
— Mesures tes paroles Eniel ! Ils nous observent depuis que nous avons été enfermés.
Cela, il le savait. Il avait remarqué la présence d'hommes tentant de se faire discret dans les geôles, juste après qu'un prisonnier eut été jeté dans la cellule à côté de la leur. Ils les prenaient vraiment pour des imbéciles. En y réfléchissant, si Allera avait voulu ouvrir la grille qui les retenait et entrer dans la chambre du roi pour se faire entendre, elle aurait pu, sans aucune difficulté. Le chevalier comprit et prit une profonde inspiration pour se calmer. Elle avait un plan.
Un soldat vint les chercher quelques minutes plus tard, après qu'ils avaient vu sortir les trois personnes qu'il y avait encore avant eux. Les deux étrangers suivirent le soldat et se retrouvèrent dans une immense salle, richement décorée. Des dizaines de sièges vides étaient disposés de part et d'autre de la pièce. Au fond, une longue table, derrière laquelle se tenait quatre hommes, dont trois d'un certain âge et habillés de façon similaire. Ils portaient tous les trois une longue toge ocre et un une imposante parure en bronze sur leur torse. Ils ne prêtèrent pratiquement aucune attention aux nouveaux arrivants. Leurs mines austères étaient penchées sur les nombreux parchemins étalés devant eux.
Le plus jeune, quant à lui, les fixait avec intensité et la princesse le reconnu instantanément, bien qu'elle n'ait pas aperçut grand-chose dans la pénombre de la veille. Elle se figea devant ses yeux, aussi clairs qu'un ciel sans nuage qui les sondaient tour à tour. Eniel le reconnut également et la jeune femme le sentit se raidir à côté d'elle.
Les deux amis furent poussés jusqu'au centre de la salle et forcés de se mettre à genoux.
— Vous êtes tous les deux accusés d'usurpation d'identité sur la personne de Son Altesse royale, la princesse Allera Midwain du royaume de Moriack, dite l'enchanteresse, débuta l'un des trois aînés - probablement le plus vieux – d'une voix monocorde et sans lever le regard. A cela, vous êtes également accusés de menacer la couronne. Le prince Dannys, ici présent, présidera cette audience et son dénouement sera soumis à un vote. Avez-vous bien compris ?
Les deux amis répondirent d'une voix claire. Ils se tenaient droits devant leurs adversaires, la tête haute.
Dannys s'amusait de les voir autant persévérer dans le rôle qu'ils se donnaient, mais quelles étaient leurs motivations ? La situation intriguait fortement le prince qui s'imaginait de multiples possibilités à cela. Peut-être était-ce une nouvelle stratégie pour s'introduire au château et tenter d'assassiner les membres de la famille royale. Ou bien la jeune femme voulait tenter un rapprochement avec le prince et devenir la future reine du royaume.
Allera et Eniel furent invités à raconter leur histoire sans être interrompus. Allera relata sa course dans la forêt de Den et Eniel le moment où ses camarades et lui étaient tombés sur elle, puis leur voyage à travers le royaume.
— Nous n'usurpons l'identité de personne, clama la princesse. Et vous détenez un élément qui le prouve.
Les Hauts-conseillers pouffèrent d'un rire hautain en les jaugeant de la tête aux pieds. Leurs vêtements sales, leurs cheveux en bataille et ternes... Seuls leur regard et leur stature pouvaient prouver leur noblesse... ainsi que la mèche immaculée dans la chevelure sombre de la jeune femme et leur accent. C'était encore trop peu et trop facile à inventer pour être de solides preuves de leur identité.
Dannys comprit de quel élément parlait cette femme. Et celui-ci se trouvait devant les yeux de tous, intacte. Personne n'y avait touché depuis que ses hommes et lui les avaient arrêtés. Il s'en empara et le montra aux prisonniers.
— Parlez-vous de cela ?
La lueur dans le regard de l'étrangère changea. Le prince pu y lire le doute et... l'espoir ?
— Qu'y a-t-il à l'intérieur ?
— Ouvrez-le et vous le découvrirez ! le défia-t-elle.
Y avait-il un piège là-dedans ? Dannys, hésita. Son regard passa de la femme au rouleau. Il observait attentivement ses réactions, cherchant une faille. Puis il tendit l'objet à l'homme le plus proche de lui. L'homme s'en empara avec hésitation, les mains tremblantes. Il retira la partie qui le scellait et regarda à l'intérieur. Il n'y trouva qu'un parchemin, intacte malgré les péripéties de sa porteuse... et rien d'autres.
Il déroula délicatement le papier et ses yeux parcoururent les lignes aux courbes délicates avant de se figer sur le sceau succédant à la signature de son auteur.
— Votre Altesse, bredouilla-t-il d'une voix aigüe.
Il lui retourna le papier, plus tremblant que jamais. Dannys fronça les sourcils et se pencha pour lire. Allera vit ses sourcils se froncer progressivement et sentit la tension s'accentuer dans ses épaules. La jeune femme attendait la suite, à la fois impatiente et anxieuse de leurs réactions. Les yeux du prince voyagèrent plusieurs fois entre le parchemin et les prisonniers. Il s'attardait plus particulièrement sur la jeune femme. Était-elle vraiment ce qu'elle prétendait ?
La lettre ne semblait pas être une fausse. Il n'avait vu le sceau des Midwain qu'une seule fois au cours de sa jeunesse, dans une proposition d'échanges commerciaux entre les deux royaumes. C'était à l'époque où son père, le roi Rimen, avait commencé à lui enseigner les devoirs d'un futur souverain. Il lui avait fait étudier l'offre et réfléchir à la réponse qu'il pourrait offrir à son confrère.
A quatorze ans, il était difficile de savoir si le commerce de fourrure et de cuir des moriackois seraient profitables à Nemor. Il avait étudié la question de longues journées pendant lesquelles, il s'était penché sur les livres de la bibliothèque et avait écouté les conseils de ses aînés - principalement donnés par des personnes considérant encore leurs voisins comme des ennemis. Il avait finalement voté en faveur de cet accord, après avoir longuement réfléchi au problème que posait la forêt qui s'étendait sur toute la frontière nord. Cela aussi il l'avait étudié avec sérieux. Et il se demandait pourquoi les nombreux explorateurs et géographes envoyés là-bas n'avaient pas mis le doigt dessus.
Il s'avérait que la concentration magique ne s'étendait pas sur toute la forêt, mais de la partie ouest jusqu'aux deux tiers de la frontière. La zone contaminée restait étendue, mais un large passage y était possible à l'est. Les créatures que la magie avaient fait muter au fil des décennies n'en sortait jamais... ou presque.
Les accords furent donc signés et les échanges commencèrent entre les deux royaumes, rendant les saisons froides moins rudes pour les nemorois. Quant aux moriackois, ils purent profiter des denrées alimentaires comme différentes céréales pour passer ces périodes, beaucoup plus glaciales chez eux.
Ce sceau, le prince avait eu l'occasion de l'observer en détail à plusieurs reprises après cela. Une rose en arrière-plan dont la tête d'un loup en sortait, avec l'initial de la famille au premier et surmonté d'une imposante couronne. Les détails étaient tellement délicats qu'il était difficile d'imiter le travail de l'orfèvre qui l'avait confectionné. De simples escrocs n'en obtiendrait pas d'aussi précis, à moins de le payer extrêmement cher à un artisan peu scrupuleux.
Dannys ne savait plus quoi penser de la situation. Lui qui était pourtant si sûr de lui un peu plus tôt. Les Hauts-conseillers n'en menaient pas large non plus. La lettre passait de main en main, laissant des visages incrédules et blafards.
— Gardes ! Ordonna l'héritier s'une voix forte. Surveillez-les, qu'ils ne tentent rien !
Les soldats qui gardaient les portes se redressèrent et le saluèrent alors qu'il sortait en trombe de la salle, les trois aînés sur les talons. La porte se referma derrière eux dans un grincement qui résonna contre les murs.
— Ca ne s'est pas si mal passé finalement, plaisanta Eniel d'une voix fatiguée.
Allera garda le silence, fixant le battant par lequel les quatre hommes venaient de disparaître. Elle ne savait quoi penser des dernières minutes. Elle ne savait à quoi s'attendre pour les prochaines heures.
— Je pense que nous l'aurons finalement, murmura-t-elle plus pour elle-même.
Eniel fronça les sourcils. La jeune femme qui sentait son regard inquisiteur se tourna vers lui et termina sa remarque.
— Notre audience auprès du roi.
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