12
Kern Ostroff, grand capitaine de l'armée de Moriack, élevé comme un soldat depuis ses huit ans, n'aurait jamais pensé qu'il vivrait une telle situation au cours de son existence. Il avait imaginé de nombreuses fois finir sa vie sur un champ de bataille, l'épée au poing, à défendre son pays et son roi.
Et le voilà en train de surveiller de loin les allées et venues de toutes les personnes vivant au château. Le moindre palefrenier, les lingères et même ses propres soldats, plus particulièrement les nouveaux. Jouer les espions pour son roi, confiné dans ses appartements par une fiancée manipulatrice. On avait vu mieux comme mission.
Il avait soigneusement choisi ses frères d'armes pour l'accompagner et à cinq, ils s'arrangeaient pour couvrir tout le château et se relayaient les informations que Kern transmettait à Orin. Pour l'instant, il n'y avait rien d'alarmant. Cela suggérait que Moira attendait le couronnement avant d'agir... Ou qu'elle transmettait ses ordres de manière discrète. Cela frustrait le capitaine qui n'avait aucune information de valeur et donc aucune marge de manœuvre pour agir.
Simplement suivre tout le monde ne servirait à rien, il devait s'y prendre autrement. La question était de savoir comment. Alors qu'il observait ses hommes s'entraîner au combat, les lames s'entrechoquant dans des bruits stridents, une idée lui vint.
C'était risqué et il ne pouvait pas le faire lui-même, mais ce serait plus efficace que d'observer de loin. Il devait être sûr de lui dans le choix de la personne. Le soldat balaya ses frères d'armes du regard et trouva les deux personnes qu'il cherchait, les deux autres étant affectées aux postes de gardes pour la semaine. Lorsqu'il capta le regard de l'un d'eux, un petit geste discret suffit à lui faire comprendre ce qu'il avait à faire.
Au moment où son adversaire frappait, il fit un geste qui failli lui coûter très cher. Le cri de douleur qu'il poussa alerta ses frères d'armes qui cessèrent aussitôt le combat pour voir ce qu'il se passait. Kern réagit immédiatement et se précipita vers lui.
— Laissez-moi passer ! ordonna-t-il d'une voix forte.
Les soldats s'écartèrent sur son passage avant de se masser aussitôt derrière lui. Teles maintenait son bras droit plaqué contre ses côtes, un filet de sang s'écoulait d'une entaille et venait tacher sa chemise. A ses côtés, Yorn se confondait en excuses.
— Je m'occupe de lui, cingla le capitaine. Retourner à votre entrainement !
Il n'attendit pas de voir s'ils s'éloignaient avant de faire mine d'examiner la plaie. Les sourcils froncés.
— Il n'y a rien d'alarmant, diagnostiqua-t-il, d'une voix assez forte. Fais plus attention la prochaine fois ! Ton manque d'anticipation est une erreur de débutant.
Son subordonné acquiesça, la mine faussement contrite. Le capitaine murmura quelques mots que Teles pu lire sur ses lèvres.
— Va soigner ta blessure, termina-t-il. J'espère que tu as compris ton erreur. Demande à Calos de t'aider !
— Oui Capitaine. Je tacherai de m'en rappeler à l'avenir.
Il n'était pas question de blessure dans ce dialogue flou. Le soldat avait compris le message et il devait le transmettre.
En prenant la direction de l'infirmerie, il s'assura que personne ne le suivait. Les espions de la sorcière étaient partout, même parmi les serviteurs et guérisseurs. Il trouva son frère d'armes penché sur la jambe de l'un des leurs. Les entrainements des soldats étaient parfois musclés et les blessures très fréquentes, surtout chez les nouvelles recrues. Calos tapotait une plaie ouverte avec un linge imbibé de ce qui devait être un onguent cicatrisant. L'odeur qui en émanait chatouilla les narines du nouvel arrivant alors qu'il s'approchait de son camarade.
Lorsque le guérisseur apperçu son camarade, la main pressée contre sa blessure, il fronça les sourcils.
— Rien d'alarmant, s'empressa de le rassurer Teles. Mais le capitaine insiste pour que fasse soigner cela au plus vite.
Calos balaya la salle du regard, à la recherche d'un coin tranquille et lui indiqua un banc en pierre au fond de la pièce. Il laissa le blessé s'installer et parti chercher des bandes propres, ainsi qu'une mixture à base de plantes pour éviter aux plaies de s'infecter. Lorsqu'il fut certain que les personnes les plus proches ne pouvaient l'entendre de là où elles se trouvaient, le soldat guérisseur l'invita à parler.
Rapidement, les trois autres soldats furent mis au courant des plans de leur chef. Des messages furent échangés aux détours de couloirs et un plan fut mis en place. Il leur fallait quelqu'un pour entrer directement en contact avec l'ennemi. Le seul problème était la manière de s'y prendre. La reine avait des espions partout et était très suspicieuse, plus encore depuis la fuite de la princesse Allera. Kern priait la Créatrice pour qu'elle soit encore en vie et obtienne rapidement de l'aide. Le roi Orin cherchait activement un moyen de communiquer avec elle, malgré son confinement sous haute surveillance.
En attendant d'avoir des nouvelles de l'autre côté de la frontière, il devait faire avancer les choses au château pour lui faciliter la tâche plus tard.
En chemin pour les appartements royaux, il croisa un visage qui lui était un peu trop familier ces derniers jours. Ces cheveux singuliers, reconnaissable à leur mèche immaculée dans une masse sombre et ses yeux d'un gris presque blanc qui lui donnait une allure venue d'un autre monde. Sa marque n'était pas visible, mais le soldat n'avait aucun doute sur son appartenance. Il était membre du culte. Et il l'observait fixement alors que Kern le dépassait comme s'il ne le voyait pas.
— Ne croyez pas qu'elle ne voit rien, s'éleva la voix doucereuse de l'homme. Ce serait une grave erreur de votre part.
Kern se figea. Parlait-il de leurs manœuvres pour connaître tous les faits et gestes de Moira et du culte ? Comment pouvait-il savoir ? Ils s'assuraient tous de faire attention. Peut-être que cet homme savait quelque chose, mais il ne comptait pas se trahir aussi facilement.
— De quoi par..., commença-t-il en se retournant.
L'homme avait déjà disparu dans les couloirs. Comment avait-il fait ? Le soldat n'avait pas entendu ses pas sur les dalles en pierre. Moira n'était peut-être pas la seule sorcière dans ce château.
Ils devraient se montrer plus malins.
*
* *
Trois jours. Cela faisait trois jours qu'Allera et Eniel avaient été annoncés comme les invités de Sa Majesté. Et autant de temps que la jeune femme cherchait à s'entretenir avec elle sur les dangers qui menaçaient de les frapper bientôt. Les Hauts-conseillers et le prince l'arrêtaient toujours avant, prétextant que le roi Rimen n'avait pas le temps.
La princesse s'agaçait sérieusement de la situation. Elle sentait bien qu'elle n'était pas la bienvenue dans ce royaume. Elle était suspecte aux yeux de tous. La rumeur d'une tentative d'assassinat à l'encontre de son frère, le roi, était parvenue jusqu'à ses oreilles. Moira n'avait pas perdu de temps. Elle avait réussi à la discréditer auprès de ses potentiels alliés. Malheureusement pour elle, Allera ne comptait pas en rester là.
Eniel n'en menait pas large non plus. La surveillance constante à leur égard le rendait nerveux. Il ne supportait pas d'être épié ainsi. Allera ne cessait de le rappeler à l'ordre avant qu'il ne s'énerve vraiment.
— J'ai l'impression d'être encore leur prisonnier, ragea-t-il. Ce n'est pas comme cela que l'on est censé traiter une princesse étrangère et un soldat.
Sa voix forte fit se retourner quelques serviteurs et courtisans aux airs peu avenants. Il avait raison. Bien sûr que des membres de la royauté étrangère devait être mieux accueilli, mais que pouvaient-ils faire d'autre qu'attendre sagement. Hélas, ils n'avaient pas de temps à perdre. Chaque seconde écoulée approchait Moira de la réalisation ses sombres desseins.
Après en temps de réflexion, elle rejoignit l'avis de son ami. Ils ne pouvaient se contenter de patienter jusqu'à ce que quelqu'un soit d'humeur à les écouter.
Forte de cette nouvelle idée, elle prit la direction de la salle d'audience. A cette heure, le roi recevait les chefs de villages et les personnes qui avaient des doléances à lui faire parvenir. Eniel la suivit, sans comprendre, jusqu'à ce qu'il arrive devant les portes. Celles-ci étaient ouvertes et quelques personnes pauvrement vêtues patientaient dans le couloir. La princesse en était désolée de retarder leur passage, mais ce qu'ils avaient à transmettre n'était probablement pas aussi... vital que ce qu'elle devait lui dire.
La salle n'était pas la même que celle du jour de leur jugement. Elle était plus sobrement décorée. Il n'y avait rien de fastueux si ce n'était le fanion de l'emblème de la maison Alenius qui descendait du plafond et s'arrêtait juste au sol. Une tête de cerf aux bois immenses qui entouraient la lettre A, dans un fond vert. Derrière le trône sur lequel Rimen était assis et écoutait attentivement un homme, agenouillé au milieu de la salle.
L'irruption de la jeune femme, fit sursauter les deux hommes, ainsi que ses conseillers, debout de chaque côté de leur souverain.
— Pardonnez mon intrusion, Votre Majesté, s'excusa en s'avançant à grand pas jusqu'aux centre de la salle où le paysan était encore agenouillé. Mais je dois vous entretenir d'un sujet important et cela ne peut plus attendre.
Le roi fronça les sourcils devant l'audace de la jeune femme. Il était fortement incommodé par la situation.
— Votre Majesté, interpella le Haut-conseiller Belor en se penchant à son oreille. Il est fortement inconvenant d'interrompre ainsi une audience. La princesse Allera ne devrait pas se trouver ici.
Rimen hocha la tête, il avait compris où voulait en venir. La jeune femme venait de commettre une erreur en faisant irruption dans la salle, faisant fi du protocole. Le souverain se leva de son trône et s'approcha de la jeune femme.
— N'y voyez aucune offense, ma chère, commença-t-il, embarrassé. Mais ce n'est le moment pour en parler. Je vous suggère de patienter jusqu'à la...
— Cela fait trois jours que je patiente ! coupa la princesse d'une voix forte qui résonna dans la pièce. Trois jours supplémentaires pour la menace, déjà bien installée dans mon royaume, d'avancer sur le continent !
Les murmures interrogateurs et inquiets s'élevèrent dans la pièce. Dans sa hâte, Allera n'avait pas remarqué la présence de certains nobles. La consternation se lisait sur leurs visages en plus du reste.
Les Hauts-conseillers se regardaient échangèrent des regards et le roi fronça les sourcils.
— De quel genre de menace parlons-nous ?
Elle avait réussi à susciter leur intérêt.
— Qui pourrait mettre en péril notre monde.
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