2
Le temps s'écoulait lentement à Lansberg. C'était un petit campement situé près de la melden, une rivière qui marquait la frontière entre les royaumes de Nemor et Moriack. Les soldats ne restaient jamais inactifs, mais les tâches étant toujours les mêmes et la paix régnant entre les deux royaumes depuis plus de deux siècles rendaient les journées ennuyeuses pour certains d'entre eux.
Ce matin-là, Eniel faisait partie de l'équipe qui vadrouillait près de la rivière. C'est ce qu'il préférait dans la vie au camp. La vie dans ce lieu pouvait être aussi fascinante qu'ennuyeuse. La majeure partie du temps, les quelques soldats affectés dans la zone ne faisaient que chasser pour se nourrir et s'assuraient que tout allait bien près de la frontière. Les seuls évènements notables de ces dernières semaines étaient des attaques de voras, des créatures ressemblant fortement à des loups, mais grandement affectés par la magie des lieux. Ils pouvaient marcher sur deux pattes comme les humains et étaient bien plus grands et féroces que leurs cousins moins évolués. Leurs crocs acérés contenaient assez de concentration en magie pour tuer une personne dénuée de pouvoir et rendre fou un mage.
Heureusement pour eux, il n'y avait pas eu d'incident notable ces derniers jours, mais tout pouvait basculer d'une seconde à l'autre. Même si les apparitions de ces créatures s'étaient faites rares au cours des dernières années et qu'elles avaient pratiquement toutes disparu, elles n'en restaient pas moins dangereuses. C'était donc avec la plus grande des prudences que les sentinelles s'engageaient entre les arbres et les buissons, tous leurs sens en alerte.
A mesure qu'ils approchaient de la rivière - et de la frontière - il devint plus difficile d'entendre les sons de la forêt. Arrivés près du point d'eau, ils en profitèrent pour remplir leurs gourdes, ainsi que celles de leurs camarades restés au camp et pour se laver un peu, tout en restant sur leurs gardes. L'eau était plus froide en cette période de l'année. La saison des moissons laissait progressivement la place à la saison morte. Par conséquent, ils ne se déshabillèrent pas, et se contentèrent de rafraîchir les parties visibles de leur corps. Dans la journée, ils reviendraient avec des seaux pour que tout le monde au camp puisse se laver.
Eniel profitait de la morsure du froid sur son visage lorsque son collègue les interpella. Les trois hommes le rejoignirent et il tendit le vers la rive opposée. Ils le suivirent du regard et découvrirent un amas de tissus trempé inerte et encore à moitié dans l'eau.
— Qu'est-ce que c'est ? questionna Elios, la nouvelle recrue.
Le jeune homme avait rejoint la patrouille peu de temps avant qu'ils ne se rendent à la frontière. Il s'était rapidement intégré au groupe et participait aux tâches avec une bonne volonté et un entrain qui surprenait les vétérans.
Sans lui répondre, Eniel s'avança dans la rivière, faisant peu de cas de l'eau presque glacée qui s'infiltrait dans ses vêtements et montait à mesure qu'il s'approchait du centre. Heureusement, la rivière était encore peu profonde à cet endroit et le courant pas assez fort pour emporter un soldat entraîné.
— Fais attention Eniel !
Cette mise en garde n'était pas nécessaire. Le jeune homme gardait la main sur le pommeau de son épée et s'assurait que ses pieds ne glissaient pas sur les pierres glissantes au fond de l'eau. Lorsqu'il atteint la rive opposée, la forme ne bougeait toujours pas, à l'exception d'un soulèvement et d'un abaissement très faible, signifiant une respiration difficile. Il s'agissait d'un humain, les cheveux sombres et longs éparpillés autour de sa tête et sa silhouette longue, étalée sur le ventre en témoignaient. Avec prudence, il se baissa juste à côté du corps. Il dégagea prudemment les quelques mèches qui masquaient son visage et se figea. Il n'avait pas remarqué les mèches blanches, si caractéristiques et uniques qui n'appartenaient qu'à une seule personne de sa connaissance.
— Oh non !
Rapidement, il vérifia son état. De nombreux hématomes apparaissaient sur ses bras et son visage d'une pâleur à faire peur. La couleur de ses lèvres indiquait et de ses doigts montrait qu'elle était dans l'eau depuis un moment et les battements de son cœur étaient faibles. "Comment est-elle arrivée là ?"
Après avoir vérifié qu'il ne risquait rien à la déplacer, Eniel la retourna délicatement avant de caler un bras sous ses épaules et l'autre sous ses genoux. Il la souleva avec toutes les précautions possibles et retourna doucement vers ses camarades qui fixaient la silhouette avec stupeur.
— Ce n'est quand même pas...
Si, c'était bien elle. Avec autant de délicatesse que leur frère d'armes, les trois soldats restés sur la rive moriackoise l'aidèrent à la ramener sur la terre ferme.
— Sa peau est glacée. Il faut la réchauffer tout de suite !
Sans hésiter, Ygor, le plus âgé du groupe, retira sa cape et enveloppa la jeune femme avec révérence.
— Nous devons la ramener au camp, décida-t-il.
Avec les mêmes précautions prises plus tôt, Eniel la reprit dans ses bras. C'était lui qui la porterait jusqu'à destination. Ses camarades se placèrent stratégiquement autour de lui pour protéger la jeune femme autant que possible d'une potentielle menace. Le retour fut plus long. Il fallut plus d'une heure à la petite troupe pour arriver au campement. Plusieurs pauses furent nécessaires à la troupe. Lorsque les bras d'Eniel fatiguèrent, Ygor, Elios et Pyras portèrent la blessée à tour de rôle.
Lorsqu'ils arrivèrent enfin au camp fortifié, Elios porta la jeune femme jusqu'à l'infirmerie, tandis qu'Ygor partait à la recherche de leur supérieur. Le médecin militaire s'occupait d'un soldat avec des contractures musculaires lorsqu'il vit trois soldats de la patrouille arriver en trombe, une femme dans les bras.
— Avez-vous perdu la tête messieurs ? Depuis quand faisons-nous entrer des inconnus dans des camps militaires ?
S'il s'agissait d'une autre personne, cela aurait été considéré comme une intrusion, mais la jeune femme qu'Elios venait de déposer sur l'une des couchettes n'était pas n'importe qui.
— C'est la princesse Allera, lâcha sombrement Pyras.
Les yeux du médecin s'écarquillèrent, avant de se fixer sur Eniel, comme pour attendre une confirmation de sa part. Tous les soldats connaissaient chaque membre de la famille royale. En revanche, peu d'entre eux avaient côtoyer les princesses comme Eniel avait pu le faire. Le jeune soldat, ainsi que son frère aîné avaient passé une grande partie de leur enfance au château, lorsque leur père était au service du précédent roi. Ce dernier n'avait vu aucun inconvénient à ce que ses enfants fréquentes ceux des soldats et des domestiques du château, à la seule condition que chacun exécute ses tâches correctement. La première princesse et lui ayant le même âge, à quelques mois près, ils avaient très vite noué un lien d'amitié solide et ne s'étaient plus quitté depuis. C'était d'ailleurs l'une des raisons pour laquelle les deux frères avaient suivi les traces de leur père : rester auprès de leurs amis et assurer leur protection. Malheureusement pour lui, le roi avait envoyé Eniel au camp de Lansberg quelques semaines plus tôt et il n'avait que de vagues nouvelles dans les lettres de son frère resté au château comme sentinelle.
Qu'avait-il bien pu se passer pour que leur amie se retrouve dans cette région, presque morte ?
Avant que quiconque puisse émettre la moindre hypothèse sur le déroulé des évènements, Ygor fit irruption avec le chef d'escouade sur les talons. Celui-ci referma la porte de la bâtisse après s'être assuré que personne d'autre ne rôdait dans le coin. Pour la sécurité de la princesse, chaque personne présente dans cette pièce devrait se montrer discrète sur sa présence.
— Faites-moi un rapport complet sur la situation, exigea-t-il. N'omettez aucun détail !
Alors que le médecin se penchait sur la jeune femme pour l'examiner, chacun des soldats expliqua ce qu'il s'était passé depuis leur départ du camp quelques heures auparavant et jusqu'à leur retour.
∞
Le château était en effervescence depuis l'aube. La reine Moira avait chargé tous les soldats de fouiller le palais, ainsi que la ville qu'il surplombait à la recherche de la princesse Allera. Il ne restait que quelques gardes pour surveiller les allées et venues de chaque personne habitant l'enceinte du bâtiment. Elle était folle de rage de la tournure des évènements. Comment cela avait-il pu se produire ?
Chaque heure qui passait sans les résultats escomptés faisait monter un peu plus de colère en elle et ses serviteurs personnels commençaient à prendre peur.
Le milieu de la journée approchait et elle n'avait toujours aucune nouvelle des soldats qui avaient suivi sa trace à l'extérieur de la ville. A bout de patience, elle se dirigea vers les appartements royaux que son mari ne quittait presque plus depuis leur union. Les gardes postés devant, s'inclinèrent et la laissèrent passé.
Assis sur le canapé du petit salon, les yeux fixant sans la voir la cheminée presque éteinte, il sursauta lorsque la porte alla s'écraser contre le mur. La femme blonde n'avait pas l'allure d'un membre de la royauté, mais elle semblait n'en avoir rien à faire. Son masque d'élégance et de sympathie avait changé du tout au tout. Orin se demandait comment il avait fait pour ne pas voir qu'elle jouait un jeu depuis le début.
La voir ainsi le satisfaisait autant que cela l'effrayait, mais il ne lui ferait pas le plaisir de le lui montrer.
— Que vous arrive-t-il, ma chère ?
Il savait très bien ce qui la conduisait jusqu'ici dans cet état. Seulement, elle ne savait pas encore que c'était lui qui avait aidé sa sœur à partir avec une missive signée de sa main pour son confrère du royaume voisin. Ou du moins, elle s'en doutait fortement, mais n'en avait encore aucune confirmation. Il s'en voulait de faire courir ce genre de risque à la princesse, mais c'était l'une des dernières personnes en qui il pouvait avoir confiance dans ce château. Il espérait simplement qu'elle avait assez d'avance pour traverser la frontière avant que les hommes de Moira ne la rattrape.
A l'heure qu'il était, elle devait déjà avoir traversé la Melden, frontière naturelle entre les royaumes de Nemor et celui de Moriack.
La reine consort s'approcha de lui lentement, le regard brûlant de rage. Sans qu'il puisse l'arrêter, sa main s'abattit sur la joue du roi, laissant une trace brûlante après son passage.
— Vous n'êtes qu'un imbécile ! cracha-t-elle.
Elle se détourna de lui et fit les cent pas devant la cheminée, la mine soucieuse.
— Je vous avais prévenu, poursuivit-elle. Que tant que vos sœurs et vous, vous teniez tranquilles, aucun mal ne vous serait fait. J'étais prête à assurer leur protection. Tout ce que vous aviez à faire, c'était de ne pas mettre le nez dans mes affaires.
— Vos affaires sont aussi les miennes ma, chère, répliqua le jeune roi, sarcastique. Depuis que vous êtes devenue mon épouse.
Le regard ambré de la reine s'enflamma et un nouveau coup s'abattit sur le visage d'Orin.
— Ne jouez pas au plus malin avec moi, Votre Majesté ! Je suis bien plus âgée et expérimentée que vous.
La menace était claire.
"Je t'en supplie ma sœur, fais vite !"
Il ne pouvait pas rester là à regarder celle qui l'avait forcé à l'épouser faire ce qu'elle voulait de son château, sa famille et son royaume. Il devait encore gagner du temps pour qu'Allera puisse réussir la mission qu'il lui avait confié et revenir avec du renfort. Cela prendrait au mieux plusieurs semaines. Malheureusement, le temps leur manquait. Ils avaient trois mois pour renverser la situation. Trois mois pour empêcher la sorcière qui se tenait devant lui d'arriver à ses fins. Le résultat en serait catastrophique.
— Si vous vous permettez encore de me compliquer les choses, reprit la reine. Vous ne perdrez pas qu'une seule de vos sœurs. Et je m'assurerai que vous assistiez à leur exécution.
Le cœur d'Orin sombra. Le roi avait beau garder la face pour essayer d'intimider son adversaire, il ne faisait pas le poids. Cette femme était bien plus puissante que lui. Comment pouvait-il protéger ceux qui lui étaient chers dans ces conditions ?
La peur que la reine lue dans le regard de son époux la satisfît au plus haut point. Il avait compris ce qu'il risquait et c'était tout ce qu'elle souhaitait. Qu'il se tienne tranquille pendant les trois prochains mois. Après cela, elle aurait tout ce qu'elle voulait depuis longtemps. Avec un délicieux sentiment de victoire, elle sortit des appartements royaux, la tête haute, laissant un roi défait et un frère anéanti.
∞
Des sons étouffés parvinrent jusqu'à ses oreilles. Les yeux fermés, elle distinguait sous son corps la forme de ce qui semblait être une couchette. Reprenant conscience petit à petit, la jeune femme, sentit tout son corps la faire souffrir. Sa tête martelait et son corps lui donnait l'impression d'avoir été piétiné par un troupeau de chevaux.
Il lui fallut un moment pour se rappeler les évènements précédent son inconscience. Tout lui revint brutalement après quelques minutes, accentuant sa migraine. Autour d'elle, les bruits étaient plus distincts, ses sens lui indiquait qu'une personne était près d'elle. Les inspirations profondes de celle-ci indiquaient qu'elle était probablement assoupie.
La jeune femme eu toutes les peines du monde à ouvrir les yeux et ne pas les refermer une seconde plus tard. Lorsque ses yeux s'adaptèrent à la lumière, la première chose qu'elle vit fut le toit de chaume au dessus d'elle. Où était-elle ?
Avec un effort considérable, elle tourna la tête e, direction de la présence qu'elle avait senti plus tôt et découvrit un homme en tunique noire et or, la couleur du royaume, le visage dissimulé dans ses bras, appuyés sur la petite couchette sur laquelle elle se trouvait. La jeune femme tenta de se redresser, mais son corps endolori l'en empêcha, la faisant retomber sur le matelas de fortune avec un gémissement et une grimace.
— Vous êtes enfin réveillée ! s'éleva une voix masculine un peu plus loin dans la pièce.
Un raclement sur le sol en bois et des pas précipités lui vinrent aux oreilles. Quelques secondes plus tard, un homme apparut dans son champ de vision. Son visage lui était vaguement familier, elle avait dû le voir quelques fois au château, mais son nom et son titre ne lui revinrent pas. L'homme assoupi près d'elle remua avant de se redresser et toutes les larmes qu'elle contenait depuis son départ du château se déversèrent.
Bạn đang đọc truyện trên: Truyen2U.Com