#4: Shandini
Les coulisses de l'Opéra ressemblent à une fourmilière en ce soir de grand spectacle : 200 artistes de scène et 500 techniciens en plus des 300 employés permanents... en tout un millier de personnes qui marchent les uns sur les autres dans un espace trop réduit pour leur agitation.
Il a fallu tout faire pour boucler le projet en trois mois. Signer avec des chorégraphes de renoms et faire venir le meilleur metteur en scène du pays. En plus de coordonner l'arrivée des artistes qui se sont déplacés de l'Inde. « L'Inde est le plus grand pays au monde »... Il fallait le démontrer !
- Quinze minutes avant leur montée en scène !
Une phrase lancée par un jeune assistant de scène en petites lunettes, un casque et micro sur la tête et des fiches en main.
- « challo.. challo... Mukech, regarde comment tu as boutonné ton haut !... Bobby, aide Sam à enfiler ses chaussures... Tania ! Regarde l'état de tes cheveux... Allez... Vite, dix minutes !... Vous savez votre texte ? Kali... Redis-moi ton passage... »
Une jeune femme s'affaire entre les petits enfants préparant leur prochaine entrée en scène, rajustant le maquillage de ceux là et mettant de l'ordre dans les vêtements des autres, de son dos n'apparait que sa longue chevelure couvrant ses épaules et le bleu de son salwar kameez qui met en valeur sa belle taille.
- « Shana-didi ?... Juhi s'est enfermée dans les toilettes ! » lui lance une des gamine en tirant sur son chale.- « QUOI !? »
Elle regarde machinalement sa montre et se précipite dans les sanitaires qui n'étaient -Dieu merci- pas loin de leur salle d'habillage. Elle tape à la porte que la fillette lui a indiquée avant de demander à celle-ci d'aller finir de se préparer.
- « Juhi !? T'es là ?... »- « ... (reniflements)... »- « Qu'est ce qui t'arrive dis moi ? tu ne te sens pas bien ? »- « ... (sanglots)... »- « Ecoute, si tu ne sors pas, je vais être obligée d'ouvrir... »- « NON... surtout pas ! »
Cette fois elle s'inquiète vraiment, Juhi joue le rôle principal dans la partie à venir et surtout elle n'a jamais été une enfant fragile qui stresse pour un rien. Elle s'accroupie de manière à se mettre à la hauteur qu'elle s'imagine de la tête et se rapproche de la porte.
- « Pourquoi tu ne veux pas me dire ce qui t'arrive ? moi je ne te cache jamais rien, n'est ce pas ? »- « tu ne peux pas comprendre ? »- « hum... voyons voir, si je ne sais pas de quoi tu parles, oui en effet, je ne comprendrai pas ! »- « je crois que je vais mourir ! »
Le mot la fait sursauter ! Elle se relève une main sur le cœur et pousse la porte doucement avec l'autre. Elle trouve alors la petite Juhi assise dans un coin au fond le bras croisée sur les jambes qu'elle a remonté jusqu'à son visage. Petite à petit son expression d'inquiétude se transforme en un sourire amusée et elle tend la main vers la gamine l'aidant à se relever.
- « Mais non voyons, tu ne vas pas mourir, il n'y a rien à craindre petite sotte. »- « Ah bon !? mais alors... »
Juhi rougit terriblement en se mordant la lèvre inférieure de sa bouche crispée.
- « Crois moi ma belle, ce n'est rien de grave bien au contraire, ça veut juste dire que c'est un grand jour pour toi aujourd'hui... tu laisses derrière toi l'enfance pour devenir une belle petite demoiselle. »
Pensant à l'heure qui tourne et la catastrophe qui peut arriver dans quelques minutes, elle entreprend de lui rincer le visage et refaire un brin de maquillage tout en continuant à lui parler. La petite se laisse faire dans un silence religieux.
- « De plus, ne te crois pas exceptionnelle toutes les femmes au monde vivent ce moment là et continuent à le vivre chaque par an pendant de longues années... »- « Ah bon ??? »
Elle sort un étui de serviette et un sous-vêtement propre d'un gros sac qu'elle a sur l'épaule, pince le vêtement de part et d'autre pour que le rétrécir et explique par le geste comment l'utiliser avant de lui faire signe d'aller le mettre à l'intérieur. Elle regarde nerveusement sa montre... quelle poisse, il n'y a qu'à elle que ce genre d'histoires peuvent arriver !
- « Shana-didi ? »- « Oui ? »- « Alors vous aussi vous... eh... »- « Pfff... oui... »- « Et maman aussi ? »- « Oui comme toutes les femmes ! vite ! »- « Et grand-mère aussi ? »
Juhi ressort avec le sourire se sentant d'un coup beaucoup plus à l'aise.
- « Non pas grand-mère, à son âge on se tracasse plus de ses choses... »
Elle la prend par la main et la traine en pressant le pas
- « Mais alors, pourquoi la vieille voisine Kami-ji porte encore des couches ? »
Cette réflexion la fait éclater de rire, mais la main pressante de la petite l'arrêtant sur le pas de la porte la stoppe.
- « Vous n'allez pas le dire autres hein, Shana-didi ? »
Le regard inquiet de la petite gonfle son cœur de tendresse, elle s'agenouille à son niveau et lui caresse la joue en souriant.
- « Non petite sotte, ça sera notre petit secret... juste à nous deux... shuut ! »- « Shuut ! fait Juhi en suivant son geste sur la bouche. »- « Maintenant... il faut courir ! »
Joignant le geste à la parole, elle empoigne la main de la petite et commence à courir comme une folle.
Elles arrivent juste à temps pour mettre le groupe des petits en rang et les guider vers l'entrée de la scène, se tenant les uns les autres par la main, Shana touche la tête de chacun d'eux avant son passage en chuchotant une prière. Une fois tous en scène elle retient sa respiration en les regardant.
Adossée au mur elle repense une main sur le cœur à ce qui venait de se passe, une larme vient malgré elle couler sur sa joue, elle l'essuie aussitôt rageusement en se traitant d'idiote.
Elle remet son châle en place et réordonne ses cheveux indisciplinés qui encadrent un visage brun aux grands yeux noirs entourés de longs cils épais approfondissant son regard. A peine maquillée, elle a une beauté naturelle que les occidentaux traiteraient d'exotique. Pourtant elle n'y voit que les traits simples d'une femme indienne sans artifices.
A à peine vingt trois ans, elle se sent de dix ans plus ainée. Née en France deux mois après l'arrivée de sa famille, elle a pourtant l'impression d'avoir grandi au Punjab de son origine. Elle a grandi dans le quartier indien de Paris, entre les marchands d'épices et les tisseurs de saris. Ayant perdu sa mère à la naissance et son père quelques mois après, son univers se résume en une seule personne, qu'elle arrive même à apercevoir dans les rangs malgré l'éclairage qui lui brûle les yeux, son frère Arjun.
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