#5: Aman
« Mesdames, messieurs, passagers du vol A312 New Delhi-Paris, nous amorçons la descente vers l'aéroport Roissy Charles de Gaule dans quelques minutes. Heure locale 23h15 , la température extérieure est de 19°. Vous êtes prié de retourner à vos sièges et boucler vous ceintures. L'Idian Airlines Company vous remercie de l'avoir choisi et vous souhaite un agréable séjour »
Paris... vue d'en haut à travers un petit cercle de verre semble être si paisible en cette fin de soirée. Les rues sont presque désertes et les bâtiments donnent l'impression de somnoler tranquillement sous la brise fraiche de cette mi-Août. En pleine période de grandes vacances les parisiens ont pour la plus part choisi des destinations plus ... chaudes.
Seule la tour Eiffel brille comme à son habitude telle la lune dans l'immensité du ciel entourée de quelques étoiles ici là... parfois scintillantes comme des Grandes Ours , parfois fines comme les lointaines galaxies inconnues.
La Seine... paisible et imperturbable continue son cours désintéressée des fardeaux qu'elle emporte et porte avec nonchalance. L'Opéra de Paris, brillant ce soir de mille feux et projetant dans le ciel les quatre couleurs qu'on lui a demandé de porter. Ainsi, sillonnant son ciel, des fuseaux de lumières blanc, vert, safran et bleu marine...
- « 19° !!... 19° !!!... Il est bien loin notre beau soleil hein ! »
La tape sur l'épaule d'une main trop pressante suffit à le sortir de toutes rêvasseries. Ah ce gentil sikh en turban et barbe fournie... une désagréable impression de l'avoir eu dans les pattes tout au long du voyage et pourtant il est juste son voisin de siège. Il se demande bien ce qui est pire, ses ronflements ou sa voix trop élevée et son débit intarissable de parole ! il est pourtant gentil c'est pas le problème, mais qu'est ce qu'il peut être collant !
- « il... il fait nuit, c'est un peu normal que le soleil soit loin »
S'efforçant de sourire aimablement, il se redresse dans son siège et boucle sa ceinture en rangeant le plateau devant lui et pliant un magazine qu'il avait dans les mains. Mais le voisin revient encore à la charge.
- « Quand même ! il fait trop froid pour un mois d'août... je me souviens que dans le pays, en pareilles soirées, on s'habillait très légèrement... vous savez ? chez moi, pour l'indépendance on prépare des... »
- « Euh... votre ceinture... »
Le coupe-t-il en éloignant son épaule qui commençait à lui faire sacrément mal et faisant un signe vers le petit rectangle rouge devant eux qui clignotait pour rappeler que la ceinture n'était toujours pas fermée. D'ailleurs une hôtesse de l'air ne tarde pas à venir le dire aussi. Elle jette un œil pour vérifier pour le passager du hublot, voyant que c'était fait elle lui sourit de toutes ses dents en s'attardant un peu trop à son goût.
*-*-*
Trois quart d'heures plus tard, il quitte le hall de l'aéroport un sac sur le dos. Il se dirige vers la station de taxi mais voyons que les nombreuses familles qui étaient avec lui dans l'avion se bagarraient pour être les premiers servis, il se met un peu à l'écart leur laissant la place un sourire amusé sur les lèvres en pensant qu'à des milliers de kilomètres de chez eux... et bein, rien ne changeait !
Une demi-heure passe avant que la station se vide de ses clients, un taxi se gare à l'instant et il s'avance pour le prendre
« - Ah c'est vous ! »
INCROYABLE penses-t-il... mais bon, son épaule reconnaitrait cette main entre mille !
« - si vous allez dans le quartier des Indes, on peut partager le taxi ! »
Il le considère un moment avant de remettre son sac sur le dos et se dégager en lui ouvrant la porte :
- « Non... Allez-y, je ne suis pas pressé ! »
- « Mais... »
- « Si si... je vous assure que ça ira, j'habite pas loin »
Un regard rapide à sa montre lui indique qu'il n'est pas loin d'une heure du matin, cette fois ci il n'y a plus personne dans les parages, un taxi se gare enfin, il s'y engouffre non sans un soupire de soulagement.
- Rue des Indes, s'il vous plait.
Savourant le confort du siège pour son dos meurtris par le voyage, il pose sa tête sur le coussin du siège et ouvre la fenêtre pour profiter de l'air frais fouettant son visage. Bizarrement, tout à coup le défilement rapide du paysage devant ses yeux lui parait un peu terne, teinté de gris et manquant de couleur. Etait ce le contraste avec les images imprégnées dans sa tête de son voyage ? Il secoua sa tête pour chasser cette pensée.
- Monsieur ? nous voilà à l'entrée de la rue, vous voulez que je vous dépose où exactement ?
Sortant de sa transe, il sort quelques billets de sa poche et les tends au chauffeur et sourit en lui disant :
- Ici... vous ne pourrez pas aller plus loin ce soir !
En refermant la porte derrière lui, il entend le chauffeur lui crier en démarrant :
- Joyeuse fête en tout cas... et namasté !
- Merci !
Ah cette sensation d'obligation qu'ont les gens de vous dire des mots dans votre langue natale alors que c'est la seule réplique qu'il connaissent... jamais il ne pourra s'y faire. En même temps comment l'en blâmer ? Tellement de boucan alors qu'il est presque trois heures du matin... En plus, ils ont de la chance demain c'est le weekend.
Il s'engouffre dans la ruelle étroite en affichant souriant et marche tête baissée évitant de tomber sur des connaissances qui auraient dans l'idée de lui demander de se joindre à leur fête. Voilà des enfants qui jouent avec des bâtonnets d'étincelles, d'autre improvisent la reconstitution de la sortie des anglais. Les marchands de friandises et plats traditionnels crient encore dans une foule qui ne finit pas. Des femmes sortent du petit temple leurs plateaux en main. Il incline respectueusement la tête devant elles. Dans tous les recoins les gens dansent sur des musiques tantôt traditionnelles, tantôt sorties des films de bollywood... haa ! Bollywood, la projection des grands classiques parlant de cette période attire elle aussi la foule dans une salle de cinéma en improvisée en plein air.
Ces petits là s'amusent à effrayer les fillettes avec leurs feux d'artifices... ce vieillard là raconte pour la dixième année son vécu lors de la présence anglaise et comment il avait reçu une balle dans la fesse en volant l'arme d'un soldat, devant les rires et moqueries de ses auditeurs qui savaient pertinemment que la balle était le résultat du vol des fruits du jardin d'un chasseur anglais !
Voilà même un bar où il arrive à voir des danseuses divertir ses adeptes en ôtant les drapeaux anglais en voile à leur taille...
Un joueur de flûte fait danser quelques serpents dans une corbeille devant les yeux ahuries de quelques enfants et deux lutteurs enflamment les paris de l'autre côté.
En passant devant la petite mosquée où l'imam tenait un prêche, il lance en faisant un signe de la main :
- « Salam alaikom »
Quelques vieilles dames assises en cercles lui répondent aussi. Il leur sourit et se retourne une dernière fois pour regarder son quartier. Il se dit que ça doit être le seul morceau de ce pays où il fait jour même en pleine nuit.
Quelques pas encore et il trouve un dame âgée assise seule sur un tabouret devant sa porte. Habillée d'un simple sari de couleur beige aux bordures rouges, son visage rond encadré de cheveux plus gris que noir, ses petits yeux noirs aux contours un peu ridés traduisent toute l'inquiétude que son cœur ressent avec un regard perdu dans le vide. Mais ses lèvres s'étirent en un large sourire qui éclaire ses traits quand elle voit une ombre s'abaisser à lui toucher le pieds.
- AMAN !!
Sa voix tremblait sous l'effet de la joie et l'émotion, elle pose sa main sur sa tête pour le bénir et relève son menton pour le voir découvrant son visage et ses grands yeux brillants de larmes. Son sourire de prince qui creuse ses magnifiques fossettes et laisse voir ses dents légèrement imbriquées les unes sur les autres gonfle son cœur d'amour et de tendresse. Elle s'appuie sur sa main pour se relever et il en profite pour en baiser le revers et e toucher du front avant de l'attirer dans ses bras et déposer un tendre baiser dans la raie de ses cheveux avant de la serrer très fort dans ses bras et calmant ses larmes dans son torse musclé d'une tendre caresse dans ses cheveux. Elle finit par se dégager pour mieux le regarder, remonte sa main sur sa joue pour la caresser avant de lui dire :
- Tu as maigris !
Une réflexion qui le fait sourire puisqu'il sait que seuls les yeux d'une mère peuvent voir une telle absurdité... quoi qu'avec le changement de climat, il n'a pas tant mangé dans son séjour.
C'est vrai que dans son pantalon en jean bleu clair et sa veste en cachemire marron, on devinait sans peine sa carrure d'athlète apparente à la largeur de ses épaules carrées et la forme de la veste autour de ses bras sans parler de son T-shirt qui sans être moulant, laissait apparaitre la forme de son torse et ses abdominaux... d'ailleurs, l'hôtesse de l'air n'avait pas manqué un détail de tout ça !
Il chassa son souvenir d'un hochement imperceptible de la tête et entoura les épaules de sa mère de son bras pour la guider vers l'intérieur.
- « Tu n'es pas venu par l'entrée directe !? »
- « Non m'ma, je sais que ce soir il y a le théâtre de plein air d'installé par là, l'entrée est de toute façon bloquée. »
- « En effet... »
Tout en parlant, elle le débarrasse de sa veste, commence à déballer ses affaires quand il entre prendre une douche rapide en salle de bain.
Elle remet les vêtements propres dans l'armoire, les autres finissent dans le panier à linge et elle prend avec précaution son Mus'haf qu'elle remet dans son étui.
- « D'ailleurs... tu n'y es pas ? tu adores cette pièce de théâtre et tu ne la rates jamais ! »
Il ressort de la douche un jean et T-shirt propres sur le dos les mains dans ses cheveux dégoulinants d'eau essayant de les mettre en ordre.
- « je n'avais guère le cœur à la fête alors que t'es loin de moi ! »
Malgré son sourire, elle ne parvient pas à empêcher une larme de couler sur sa joue. Une larme qu'elle s'empresse d'essuyer sachant à quel point il déteste la voir pleurer.
- « Je suis là maintenant... allons-y ! »
- « Mais non, tu viens de rentrer, tu dois être mort de fatigue, en plus tu n'aimes pas ce genre de fêtes... et puis je vais te réchauffer ton diner, tu dois être... »
- « M'ma... m'ma... m'ma... (s'approchant d'elle et la prenant dans ses bras)... je suis là maintenant et je n'ai pas faim, j'ai mangé dans l'avion... en plus, je veux voir si le jeu de ce vieux Chuni a réussi à régresser encore un peu. » termine-t-il pour lui tirer un sourire.
Quelques minutes plus tard, ils étaient dans la tribune du petit spectacle du quartier, une pièce de théâtre relatant l'histoire de l'Inde depuis les origines. Ils s'installent à terre comme tous les spectateurs... l'attrait que ces gens ont pour cette abomination recyclée depuis des années ne cessera jamais de surprendre Aman, il prend la main de sa mère dans la sienne et la ramène à ses lèvres pour la baiser. Aux prochains applaudissements, il est déjà endormi la tête sur les genoux de celle-ci et un sourire angélique aux lèvres.
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